CHAPITRE xn
— Projet délicieux, auquel je souscris de grand cœur.
— M"« Paris approuve-t-elle le plan ?
— Je ne Taurais pas mieux fait, messieurs ; c'est fidt de main de maître.
Arrivés dans la salle, et notre choix étant fait, toutes les autres se moquèrent des premières, qui n'avaient point su nous captiver ; et elles, pour se venger, leur dirent que nous étions des flandrins.
Pour le coup, je fus étonné de mon choix. J'avais pris une véritable Aspasie, et je remerciai le hasard qu'elle me fût échappée les deux premières fois, puisque j'avais la perspective de la posséder quatorze heures de suite. Cette beauté s'appelait Saint-Hilaire ; et c'est la même qui, sous ce nom, devint célèbre en Angleterre avec un riche lord qui l'y mena Tannée d'après. D'abord, piquée de ce que je ne l'avais distinguée ni la première ni la seconde fois, elle me regardait avec fierté et dédain ; mais je ne tardai pas à lui faire comprendre que cela était heureux, puisqu'elle en resterait plus longtemps avec moi. Alors elle commença à rire et devint charmante.
Cette fille avait de l'esprit, de la culture et des talents, tout ce qu'il lui fallait enfin pour réussir dans la carrière qu'elle parcourait. Patu, pendant que nous soupions, me dit en italien qu'il était près de la choisir lorsqueje la pris, et le lendemain il me dit qu'il avait dormi toute la nuit. La Saint-Hilaire fut très-contente de moi et s'en vanta à ses camarades. Elle fut cause que je fis plusieurs visites & l'hôtel du Roule, et elle en fut toujours l'objet : elle était toute glorieuse de m'avoir fixé.
Ces visites furent cause que je me refroidis pour Coraline. Un musicien de Venise, nommé Guadani, beau, savant dans son art et plein d'esprit, sut la captiver trois semaines aprôs que je me fus brouillé avec elle. Le beau garçon, qui n'avait que l'apparence de la virilité, la rendit curieuse, et tut cause de sa rupture avec le prince, qui la trouva en fiagrant délit. Cependant Coraline sut Tamaaouer, et quelque temps après ils se réconcilièrent, et de si bonne foi qu'un poupon en fut le résultat. Ce fut une
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ûlle, que le prince nomma Adélaïde et qn^il dota. Après la mort de son père, le duc de Valentinois, le prince la qaitta tout & fait pour aller épouser M^^ de Brigoole, Génoise, et Coraline devint maîtresse du comte de la Marche, aujourd'hui prince de Gonti. Coraline ne vit plus, non plus qu'un âls qu'elle en eut et que le prince nomma comte de Monréal.
M*"* la dauphine accoucha d'une princesse qu'on décora du titre de Madame de France.
Au mois d'août on fit au Louvre l'exposition des tableaux que les peintres de TAcailémie royale de peinture exposaient au public, et, n'y voyant aucun tableau de bataille, je conçus le projet d'appeler mon frère & Paris. Il était à Venise et il avait du talent dans ce genre. Parosseli, seul peintre de batailles que la France possédât, étant mort,^,je crus que François pourrait y réussir et y ùàre sa fortune. J'écrivis en conséquence À M. Grimani et à mon fîrère, et je les persuadai; néanmoins il ne vint & Paris qu'au commencement de l'année suivante.
Louis XY, qui aimait passionnément la chasse, avait coutume d'aller passer chaque année six semaines & Fontainebleau. Il était toujours de retour & Versailles à la minovembre. Ce voyage lui coûtait, ou plutôt coûtait à la France cinq millions. Il menait avec lui tout ce qui pouvait contribuer aux plaisirs de tous les ministres étrangers et de sa nombreuse cour. Il se faisait suivre par les comédiens français et italiens et par ses acteurs et actrices de l'Opéra.
Pendant ces six semaines, Fontainebleau était beaucoup plus brillant que Versailles ; malgré cela, l'Opéra, les théâtres Français et Italien ne manquaient pas à Paris, tant les acteurs attachés à ces spectacles étaient nombreux.
Le père de Baletti, qui avait parfaitement recouvré sa santé, devait y aller avec Silvia et toute la famille. Us m'invitèrent à les y accompagner et à accepter un logement dane une maison qu'ils y avaient louée.
L'occasion était belle ; j'étais avec des amis ; je ne crus
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pas deyoir refuser, car je n'aurais pu m'en procurer une meilleure pour connaître toute la cour de Louis XV et to^s les ministres étrangers. J'allai me présenter à M. de Morosini, aujourd'hui procurateur à Saint-Marc et alors ambassadeur de la république à Paris.
Le premier jour qu'on donna l'opéra, il me permit de le suivre : c'était une musique de LuUi. J'étais assis dans le parquet, précisément au-dessous de la loge de la Pompadour, quejene connaissais pas. A la première scène, je vois la fameuse le Maur qui entre en scène et qui fait un cri si fort et si inattendu que je la crus folle. Je fis un petit éclat de rire et de très-bonne foi, ne m'imaginant point que personne pût le trouver mauvais. Un cordon-bleu qui était auprès de la marquise me demanda d'un ton sec de quel pays j'étais. Du même ton je lui réponds : De Venise.
— J'y ai été et j'y ai beaucoup ri au récitatif de vos opéras.
— Je le crois, monsieur, et je suis sûr que personne ne s'est avisé de vous empêcher de rire.
Ma réponse, un peu verte, fit rire M""* de Pompadour, qui me demanda si j'étais vraiment de là-bas.
— D'où donc, de là-bas?
— De Venise?
— Venise, madame, n'est pas là-bas ; elle est là-haut. Cette réponse fut trouvée plus singulière que la pre
mière, et voilà toute la loge en consultation pour savoir si Venise était là-bas ou là-haut. On trouva apparemment que j'avais raison, car on ne m'attaqua plus. J'écoutais cependant Topera sans rire ; mais comme j'étais enrhumé, je me mouchais souvent. Le même cordon-bleu, m'adressant de nouveau la parole, me dit qu'apparemment les fenêtres de ma chambre n'étaient pas bien fermées. Ce monsieur que je ne connaissais pas était le maréchal de Richelieu. Je lui répondis qu'il se trompait, car mes fenêtres étaient calfoutrées. Aussitôt toute la loge part d'un édat de rire, et je demeurs confondu, parce que je sentis mon tort; j'aurais dû prononcer calfeutrées. Mais ces eu
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et ces tt font le suppliée de la plupart des nations étrangères.
Une demi-heure aprôs, M. de Richelieu me demanda laquelle des deux actrices me plaisait le plus pour la beauté.
— Celle-là, monsieur.
•— Mais elle a de vilaines jambes.
— On ne les voit pas, monsieur ; et dans Texamen de la beauté d*une femme, la première chose qae f écarte, ce sont les jambes.
Ce mot, dit par hasard, et dont je ne sentais pas la portée, me donna de Timportance et rendit toute la loge curieuse de me connaître. Le maréchal sut qui j'étais de M. Morosini, lequel me dit, de la part du duo, que je lui ferais plaisir de lui faire ma cour. Mon bon mot de hasard devint fameux, et M. le maréchal me fit l'accueil le plus gracieux. Parmi les ministres étrangers, celui auquel je m'attachai le plus fut milord maréchal d'Ecosse Keith, qui Tétait du roi de Prusse. J'aurai occasion de parler de lui.
Le lendemain de mon arrivée à Fontainebleau j'allai seul à la cour, et je vis Louis XV, le beau roi, allant à la messe et toute la famille royale, et toutes les dames de la cour, qui me surprirent par leur laideur autant que celles de la cour de Turin m'avaient surpris par leur beauté. — Cependant au milieu de tant de laiderons, je fus surpris par la vue d'une beauté véritable. Je demande qui est cette dame. C'est, me répond un seigneur mon voisin, M"** de Brionne, plus sage encore que belle ; car non-seulement il n'y a aucune histoire sur son compte, mais elle n'a pas même fourni & la médisance le moindre motif pour en inventer une.
— On n'en a peut-être rien su.
— Ah ! monsieur, on sait tout à la cour.
J'allais seul rôdant dans les appartements intérieurs, lorsque je vis tout à coup une douzaine de femmes laides, qui avaient plutôt l'air de courir que de marcher • elles étaient si mal placées sur leurs jambes qu'elles paraissaient tomber le visage en avant. Quelqu'un se trouvant à