CHAPITRE XII. 2Sn
ma portée, la curiosité me poussa à demander d*où eUes ^ venaient et pourquoi elles allaient ainsi.
Elles sortent de chez la reine qui va dîner, et elles marchent si mal parce que leurs pantoufles ont des talons de six pouces de haut, ce qui les oblige à marcher les jarrets plies pour ne pas tomber sur le nez.
— Pourquoi ne portent-elles pas des talons plus bas?
— C'est la mode.
— Oh ! la sotte mode I
J'enfile une galerie au hasard, et je vois le roi qui passe, ayant un bras appuyé de tout son long sur les épaules de M. d'Argenson. Ohl servilité I pensai-je en moi-même ; un homme peut-il se soumettre ainsi à porter le joug, et un homme peut-il se croire si fort au-dessus des autres pour prendre des allures pareilles?
Louis XV avait la plus belle tête qu'il soit possible de voir, et il la portait avec autant de grâce que de majesté. Jamais habile peintre n'est parvenu à rendre l'expression de cette magnifique tête quand ce monarque la tournait avec bienveillance pour regarder quelqu'un. Sa beauté et sa grâce forçaient l'amour de prime abord. Je crus en le voyant avoir rencontré la majesté idéale que j'avais été si choqué de ne pas trouver dans le roi de Sardaigne; et je ne doutai pas que M"^« de Pompadour ne fût amoureuse de cette belle physionomie lorsqu'elle brigua la connaissance de ce souverain. Je me trompais peut-être; mais la figure de Louis XV forçait le spectateur à penser ainsi.
J'arrive dans une salle superbe, où je vois une douzaine de courtisans qui se promenaient et une table d'au moins douze couverts, qui cependant n'était préparée que pour une seule personne.
— Pour qui est ce couvert î
— Pour la reine. La voilà qui vient.
Je vois la reine de France, sans rouge, simplement vêtue, la tête couverte d'un grand bonnet, ayant l'air vieux et la mine dévote. Dès qu'elle fut près de la table, elle remercia gracieusement deux nonnes qui y déposaient une assiette avec du beurre frais. Elle s'assit, et aussitôt
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228 MÉlfOIRBS DE GASANOYi
^ les douze courtisans se placèrent en demi-cercle à dix pas de la table : je me tins auprès d*6ux imitant leur respectueux silence.
Sa Majesté conomença & manger sans regarder personne, tenant les yeux baissés sur son assiette. Ayant trouvé bon un mets qu^on lui avait servi, elle y revint, et alors elle parcourut des yeux le cercle devant elle, sans doute pour voir si, dans le nombre de ses observateurs, il n*y avait pas quelqu*un à qui elle dût compte de sa friandise. Elle le trouva et dit :
— Monsieur de Lowendal I
A ce nom, je vois un superbe homme qui s*avance en inclinant la tête, et qui dit : — Madame.
— Je crois que ce ragoût est une Mcassée de poulets.
— Je suis de cet avis, madame.
Après cette réponse, Mte du ton le plus sérieux, la reine continue à manger, et le maréchal reprend sa place à reculons. La reine acheva de dîner sans dire un mot de plus et rentra dans son appartement comme elle en était venue. Je pensai que si la reine de France faisait ainsi tous ses repas, je n*aurais pas envié Thonneur d^être son conmiensal.
J*étais enchanté d'avoir vu ce guerrier fameux à qui Berg-op-Zoom avait dû se soumettre ; mais je souffrais de voir un aussi grand homme être obligé de répondre sur une Mcassée de poulets du même ton qu*un juge prononce une sentence de mort.
Biche de cette anecdote, j*en régalai la société chez Silvia pendant un excellent dîner où se trouvait Télite de Tagréable compagnie.
A quelques jours de là, me trouvant & dix heures du matin en haie, avec une foule de courtisans, pour avoir le plaisir toujours nouveau de voir passer le roi qui allait & la messe, plaisir auquel il faut ajouter celui de voir à découvert et en entier le sein et les épaules, de Mesdames de France, ses filles, je vois la Cavamacchi, que j^avais laiscée à Césène sous le nom de M"* Querini. Si je fus surpris de la voir, elle ne le fut pas moins en me voyant dans un