CHAPITRE I
fion eœ abrupto^ et ma surprise en voyant la jeune fille tranquille et point décontenancée I Ce phénomène arrêta les larmes que j'étais prêt à répandre. Après une minute de silence, elle me demanda si j'étais sûr que ce beau garçon voudrait d*eUe. Cette question, en me faisant connaître Tétat du cœur de Christine, me rassura et dissipa ma peine ; car je vis que je ne la connaissais pas bien. Je lui dis que, telle qu'elle était, elle ne pouvait déplaire à personne. Ce sera à dîner, ma chère Christine, que mon ami vous étudiera, et il ne tiendra qu'à vous de taire briUer toutes les belles qualités que Dieu vous a données. Faites surtout qu'il ne paisse avoir aucun soupçon de notre intime amitié.
— C'est fort singulier. Mon oncle est-il informé de ce changement de scène?
— Non.
— Et si je lui plais, quand m'épousera-t-il?
— Bans huit à dix jours. J'aurai soin de tout. Yous me reverrez dans le courant de la semaine.
Charles étant rentré avec le médecin, Christine quitta le lit de sa mère et prit un siège en face de nous. Elle soutint avec beaucoup de sens tous les propos que lui adressa Charles, excitant quelquefois à rire par des naïvetés, ja- Aiais par des bêtises.
Charmante naïveté! enfant de Tesprit et de l'ignorance! tes grâces sont enchanteresses, et seule tu as le pouvoir de tout dire sans jamais offenser. Mais que tu es laide quand tu n'es pas naturelle! et tu es le chef-d'œuvre de i art quand tu parviens à l'imitation parfaite.
Nous dînâmes un peu tard, et j'observai de ne point parler et de ne point regarder Christine pour ne pas la distraire. Charles l'occupa continuellement, et je vis avec iine vive satisfaction qu'elle lui tint tête avec aisance et intérêt. Après le dîner et près de nous séparer, j'entendis ces mots, qui me pénétrèrent :
— Vous êtes faite, 1 '' dit Charles, pour faire le bonheur d'un prince.
— Je m'estimerai heureuse, répliqua-t-elle, si vous me jugez digne de faire le vôtre.
Ces mots mirent Charles tout en fea ; il m'embrassa et nous partîmes.
Christine était simple, mais sa simplicité a*était point dans son esprit, elle n*était que dans son cœur. La simplicité de Tesprit est de la bêtise, celle du cœur n'est que de l'ignorance, de l'innocence : c'est une yéritable yertu, qai reste même après que la cause a cessé. Enfin cette jeune fille, presque enfant de la nature, était simple dans ses manières, mais gracieuse par ces mille riens qu'on ne saurait décrire ; elle était sincère, car elle ne savait pas que la dissimulation d'aucune impression fût un précepte des convenances; et comme elle était pure d'intention, elle était étrangère & cette mauvaise honte, Â cette fausse modestie qui forcent l'innocence affectée ft rougir d'un mot ou d'un geste dit ou fait souvent sans aucune intention insidieuse.
Durant tout le voyage, Charles ne me parla que de son bonheur : il était décidément amoureux.
— J'irai, me dit-il, trouver le comte Algarotti dès demain, et vous pouvez écrire au curé de venir avec toutes les pièces nécessaires pour passer le contrat, qu'il me tarde de signer.
Il rit de bonheur et de surprise quand je lui dis que j'avais fait à la future le cadeau d'une dispense du pape pour se marier en carême.
— Il faut donc, dit-il, que nous menions l'affaire grand train.
Dans la conférence que mon jeune remplaçant eut le lendemain avec M. Dandolo et son parrain, il fut convenu qu'on écrirait au curé de venir avec sa nièce. Je me chargeai de la commission, et, partant de Venise deux heures avant le jour, je me rendis àPr., où le curé ne me demanda, pour me suivre, que le temps de dire la messe. Je me rendis chez la future, et je lui fis un sermon sentimental et paternel, dont tous les mots tendaient à lui tracer la route du bonheur dans le nouvel état qu'elle allait embrasser. Je lui dis comment elle devait se conduire avec son mari, avec sa tante et sa belle-sœur, pour