‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 110 sur 235 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

— Je vous remercie, mademoiselle ; mais, pour traduire je suis charmée^ il iaut dire ho piacere; et, pour rendre de vous voir, il laut dire di vedervi.

— Je crojais, monsieur, qu*il fallait mettre le vi devant.

— Non, mademoiselle, nous le mettons derrière.

^ - Voilà monsieur et madame qui se pâment de rire, la demoiselle confuse, et moi interdit et désespéré d avoir dit une bêtise de cette iorce ; mais c'était fait. Je prends un livre en boudant, dans Tespoir de faire cesser leur rire : il dura une semaine. Cette équivoque malotrue courut tout Paris, et me donna une sorte de célébrité qui ne diminua que lorsque je vins à mieux connaître la force de la langue. Crébillon rit beaucoup de ma balourdise, et me dit qu'une autre lois il fallait dire après, et non pas derrière. Mais pourquoi toutes leB langues n'ont-elles pas le même génie ! Au reste, si les Français se divertissaient des fautes que je faisais dans leur langue, je ne prenais pas mal ma revanche en relevant certains usages ridicules. Monsieur, diB-je À quelqu'un, comment se porte madame votre épouse?

— Vous lui faites bien de Tbonneur.

— Eh I de grâce, monsieur, de quel honneur peut-il s'agir quand on ne parle que de santé?

Je vois au bois de Boulogne un jeune homme qui fait caracoler son cheval dont il n'est pas le maître, et qui finit par le jeter à terre. J'arrête le cheval, je cours au secours du jeune homme que j'aide à se relever.

— Monsieur s'est-il fait du mal ?

— Oh ! merci, monsieur ; au contraire.

— Comment, diable, au contraire ! vous vous êtes donc ^it du bien? Recommencez, monsieur.

Et mille contre-sens pareils. Mais c'est l'esprit de la langue.

Je me trouvais un jour pour la première fois chez madame la présidente de N., quand son neveu, brQlant colifichet, arriva : elle me présenta en lui disant mon nom et ma patrie*

234 MâMoniBS de Casanova.

— Comment donc, monsieur, vous êtes Italien? Par ma foi, vous vous présentez* si bien, que j'aurais gagé que vous étiez Français.

— Monsieur, en vous voyant, i'ai couru le môme risque; j'aurais gagé que vous étiez Italien.

J'étais & dîner chez lady Lambert avec nombreuse et brillante compagnie. On vint & observer une cornaline que j'avais au doigt, sur laquelle était gravée, avec beaucoup d'art, la tête de Louis XV. Ma bague fait le tour de la table, et chacun trouve la ressemblance frappante.

Une jeune marquise, qui passait pour pétiller d'esprit, me dit de Tair le plus sérieux :

— Est-ce vraiment une antique?

— La pierre, madame, sans doute.

Tout le monde rit, excepté Taimable étourdie, qui n'y fit pas attention. Au dessert, on parla du rhinocéros qu'on montrait pour vingt-quatre sous, à la foire Saint-Germain.

— Allons le voir! allons le voir I

Nous montons en voiture, et nous arrivons. Nous faisons plusieurs tours dans les allées pour trouver l'endroit. J'étais le seul cavalier ; je protégeais deux dames contre la foule, et la spirituelle marquise nous précédait. Au bout de l'allée où l'on nous avait dit que se trouvait l'animal, il y avait un homme assis pour recevoir l'argent. Il est vrai que cet homme, vêtu à l'africaine, était basané et d'une grosseur énorme; mais néanmoins il avait forme humaine et très-masculine, et la belle marquise n'aurait paa dû s'y méprendre. Cependant l'étourdie va droit à lui, et -

— Est-ce vous, monsieur, le rhinocéros ?

— Entrez, madame, entrez.

Nous étouffions de rire ; et la marquise, en voyant l'ani mal, se crut obligée de faire des excuses au maître en l'as surant que de sa vie elle n'avait vu de rhinocéros, et que, par conséquent, il ne devait pas s'offenser si elle s'était trompée.

Un jour, étant au toyer de la Comédie-Italienne, où, pendant les entr'actes, les plus grands seigneurs viennent pour causer et s'amuser avec les actrices qui s'y tiennent

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