CHAPITRE xn
assises en attendant leur tour dans les rôles qu*eUes jouent, j'étais assis près de Camille, sœur de Goraline, que je faisais rire en lui contant fleurette. Un jeune conseiller, qui trouvait mauvais que je Toccupasse, suffisant dans ses propos, m'attaqua sur une idée quej'exprimais d'une pièce italienne, et se permit de montrer sa mauvaise humeur en critiquant ma nation. Je lui répondais de bricole en regardant CamiUe qui riait et la compagnie qui faisait cercle, attentive à l'assaut qui, jusque-là, n'étant que de l'esprit, n'avait rien de désagréable. Mais il parut vouloir devenir sérieux lorsque le petit-maître, faisant tourner le discours sur la police de la ville, dit que depuis quelque temps il était dangereux d'aller à pied la nuit dans les rues de Paris.
— Bans le courant du mois passé, ajoata-t-il, la place de GrôYO a tu sept pendus, parmi lesquels il y avait cinq Italiens. C'est étonnant.
— Rien d'étonnant à cela, repris-je, car les honnêtes gens vont se faire pendre loin de leur pays; et pour preuve de cela, soixante Français furent pendus dans le courant de Tannée dernière entre Naples, Rome et Venise. Ainsi, cinq fois douze font soixante, et vous voyez que ce n'est qu'un troc.
Les rieurs furent pour moi, et le beau conseiller partit un peu confus. Un des assistants, qui trouva ma réplique bonne, s'approcha de Camille, et lui demanda à l'oreille qui j'étais. Voilà la connaissance faite. C'était M. de Marigni, que je fus enchanté de connaître, à cause de mon frère que j'attendais de jour en jour. M. de Marigni était surintendant des bâtiments du roi, et l'Académie de peinture dépendait de lui. Je lui en parlai, et il me promit gracieusement de le protéger. Un autre jeune seigneur, ayant lié conversation avec moi, me pria de l'aller voir : c'était le duc de Matalone.
Je lui dis que je l'avais vu enfant à Naples huit ans auparavant, et que j'avais de grandes obligations à son oncle don Lelio. Le jeune duc en fut encha(nté, et nous devînmes ntimes.
Mon frôpe arriva à Paris au printemps de 1751, et vînt loger avec moi chez M°* Quinson. Il commença à travailler avec succès pour des particuliers ; mais sa principale idée étant de fedre un tableau pour le livrer au jugement de FAcadémie, je le présentai & M. de Marigni, qui l'accueillit avec distinction, et Fencouragea en lui promettant sa protection. En conséquence il se mit & l'étude, qu'il suivit avec beaucoup de soin.
M. de Morosini, ayant terminé son ambassade, était retourné & Venise, et M. de Mocenigo était venu le remplacer. Je lui étais recommandé par M. de Bragadin, et il m'ouvrit sa maison, ainsi qu'à mon frère, se trouvant intéressé À le protéger en qualité de Vénitien et déjeune artiste qui cherchait à faire fortune par le moyen de son talent.
M. de Mocenigo était d'un caractère fort doux ; il aimait le jeu et il perdait toujours : il aimait les femmes et il était malheureux, parce qu'il ne savait pas s'y prendre. Deux ans après son arrivée & Paris, il devint amoureux de M"* de Colande, et, n'ayant pu s'en faire aimet, il se tua.
M"^ la dauphine accoucha du duc de Bourgogne, et les réjouissances qui eurent lieu À cette occasion me paraissent incroyables aujourd'hui en voyant ce que cette même nation fait contre son roi. La nation veut se rendre libre ; son ambition est noble, car l'homme n'est pas fait pour être esclave de la volonté d'un autre homme , mais chez une nation populeuse, grande, spirituelle et légère, que deviendra cette révolution? C'est au temps à nous l'apprendre.
Le duc de Matalone me ût faire connaissance avec les princes don Marc- Antoine et don Jean-Baptiste Borghôse, Romains qui se divertissaient à Paris, oti ils vivaient sans faste. J'eus occasion de remarquer que, lorsque ces princes romains étaient présentés à la cour de France, on ne leur donnait que le titre de marquis. On refusait de même le titre de prince aux princes russes qui se faisaient présenter à la cour : on les appelait hnees^ et cela leur était égal.