‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 112 sur 235 · I CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

I CHAPITRE XII

puisque ce mot veut dire prince. La cour de France fut toujours sottement minutieuse sur Farticle des titres. On était avare et on Test encore du simple titre de monsieur, qui d*ailleurs court les rues : on disait sieur à toute personne qui n*était pas titrée. J'ai observé que le roi n'appelait ses évêques que parleur nom d'abbé, quoique ces messieurs tiennent fort à leurs titres. Il affectait aussi de ne connaître aucun seigneur de son royaume lorsque son nom n'était pas inscrit au nombre de ceux qui le servaient.

La hauteur de Louis XV cependant n'était que celle qu'onlui avait inculquée dans son éducation ; elle ne lui était pas naturelle. Lorsqu'un ambassadeur lui présentait quelqu'un, le présenté se retirait avec la certitude que le roi l'avait vu ; mais c'était tout. Du reste le roi était fort poli, et surtout envers les dames, même vis-à-vis de ses maîtresses en public. Il disgraciait quiconque osait leur manquer le moins du monde, et personne ne possédait mieux que lui la grande vertu royale qu'on nomme dissimulation. Gardien fidèle d'un secret, il était enchanté quand il se croyait sûr que personne que lui ne le savait.

Le chevalier d'Éon en est un petit exemple ; car le roi seul savait et avait toujours su que c'était une femme, et toute la querelle que ce faux chevalier eut avec le bureau des affaires étrangères fut une comédie que le roi laissa aller jusqu'à sa fin pour s'en divertir.

Louis XV était grand en tout, et il aurait été sans défauts si la flatterie ne l'eût forcé d'en avoir. Mais comment aurait-il pu s'en reconnaître quand on lui répétait chaque jour qu'il était le meilleur des rois? Or, roi, dans l'idée qu'on lui avait donnée de lui-même, était quelque chose d'une nature trop au-dessus de la simple humanité pour qu'il ne fût pas autorisé à se croire une espèce de dieu. Triste destinée des rois 1 De vils flatteurs font constamment tout ce qu'il faut pour les réduire au-dessous de la condition d'homme.

La princesse d'Ardore accoucha dans ce temps-là d*un jeune prince. Son mari, qui était ambassadeur de Naples,

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désira que Louis XV en fût le parrain, et le roi y consentit. Il fit cadean & son filleul d'un régiment; mais la mère, qui n*aimaitpas le militaire, n'en youlut point. M. le maréchal de Richelieu m*a dit qu*il n'avait jamais vu le roi rire de si bon cœur qu'en apprenant ce singulier refus.

Je connus chez la duchesse de Fulvie M^* Gaussin, qa*on appelait Lolotte. Elle était maîtresse de lord Albemarle, ambassadeur d'Angleterre, honmie d'esprit, trôs-noble et très-généreux. Use plaignit un soir À son amie de ce qu'elle louait la beauté des étoiles qui brillaient au firmament, tandis qu'elle savait qu'il ne pouvait pas lui en faire présent. Si lord Albemarle avait été ministre en France lors de la rupture entre la France et l'Angleterre, il aurait tout accommodé, et la malheureuse guerre qui fit perdre à la France tout le Canada n'aurait pas eu lieu. Il n'est pas douteux que la bonne harmonie entre deux nations ne dépende le plus souvent des ministres respectifs qu'elles tiennent auprès des cours qui sont dans le cas ou dans le danger de se brouiller.

Quant à la maîtresse de ce noble lord, il n'y avait qu'un sentiment sur son compte. Elle avait toutes les qualités pour devenir sa femme; et les premières maisons de France n'ont pas trouvé que le titre de milady Albemarle lui fût nécessaire pour l'accueillir avec distinction, et aucune dame n'était choquée de la voir assise & son côté, quoiqu'on sût qu'elle n'avait point d'autre titre que celui de maîtresse du lord. Elle était passée des bras de sa mère dans ceux de lord Albemarle & l'âge de treize ans, et sa conduite fut toujours respectable. Elle eut des enfants que noôlord reconnut, et elle mourut comtesse d'Éronville. Je parlerai d'elle plus tard.

J'eus également occasion de faire la connaissance chez M. de Mocenigo d'une dame vénitienne, veuve du chevalier Winne, Anglais, Elle venait de Londres avec ses enfants, et elle avait dû y aller pour leur assurer l'héritage de feu son époux, auquel ils auraient perdu leur droit s'ils ne s'étaient pas déclarés de la religion anglicane. Elle

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retournait & Venise, contente de son voyage. Elle avait avec elle sa allé aînée, jeune personne de douze ans, qui, malgré sa jeunesse, portait sur son beau visage tous les caractères de la perfection. Elle vit aujourd'hui à Venise, yeuve du comte de Rosenberg, mort à Venise, ambassadeur de rimpératrice-reine Marie-Thérèse. Elle y brille par sa sage conduite et par toutes les vertus sociales dont elle est ornée. Personne ne lui trouve que le seul défaut de n'être pas riche ; mais elle ne s'en aperçoit que par la nécessité où elle se trouve de ne point faire tout le bien qu'elle voudrait.

Le lecteur verra, dans le chapitre suivant, comment j'eus un petit démêlé avec la justice française.

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