‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 120 sur 235 · CHAPITRE Xm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xm

confiance en Ini; cette marque de conâance était d*al- 1er loger sans mon frère chez une femme comme il faut, dans une maison qu*il louait. Il insista pour que mon frère ne vînt pas avec moi, parce que la malice aurait pu le croire mon amant. Je me laissai persuader. Mal-' heureuse! Comment, ai-je pu me rendre sans vous demander conseil*? Il me dit que la femme respectable chez laquelle il me menait me conduirait à Versailles, où il aurait soin que mon frère se trouvât pour nous présenter ensemble au ministre. Après souper il s'en alla en me disant qu'il viendrait le lendemain matin me prendre en ûacre. 11 me donna deux louis et une montre d'or, et je crus pouvoir les accepter d'un jeune seigneur qui me marquait tant d'intérêt. La femme à laquelle il me présenta ne me parut pas respectable comme il m'avait dit qu'elle était. J'ai passé ces huit jours chez elle sans qu'il décidât rien. Il venait, sortait, revenait à volonté, me disant toujours à demain, et demain il avait toujours quelque empêchement. Enfin ce matin à sept heures la femme est venue me dire que monsieur était obligé d'aller à la campagne, qu'un fiacre me ramènerait à l'hôtel où il m'avait prise et qu'il vien drait m'y voir à son retour. Ensuite, afiectant unair triste, elle m'a dit que je devais lui rendre la montre, parce que monsieur le comte avait oublié de la payer à l'horloger. Je la lui ai remise dans l'instant sans lui répondre un seul mot, et, prenant dans mon mouchoir le peu qui m'appartenait, je suis revenue ici il y a une demi-heure.

— Espérez-vous le revoir à son retour de la campagne?

— Moi, le revoir! Oh! mon Dieu, pourquoi l'ai-je jamais vu!

Elle pleurait ft chaudes larmes, et j'avoue que jamais jeune fille ne m'a touché comme eUe dans l'expression de sa douleur. La pitié prit en moi la place de la tendresse qu'elle m'avait inspirée huit jours auparavant. L'infâme procédé de Narbonne me révoltait au point que, si j'avais su où le trouver seul, j'aurais été sur-le-champ lui en demander raison. Je me donnai bien de garde de demander II. «s

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& cette pauvre fille l'histoire détaillée de son séjour ches le ministre respectable du sieur de Narbonne : j*en àeyU nais plus que je Q*en aurais voulu savoir, et j'aurais humilié M"' Yesian en en exigeant le récit. D^ailleurs je voyais l'infamie de ce comte dans la bassesse de lui avoir fait re« tirer une montre qui lui appartenait comme don, et que cette malheureuse personne n'avait que trop gagnée. Je fis mon possible pour arrêter ses larmes, et elle me pria d'avoir pour elle des entrailles de père, en m'assurant qu'il ne lui arriverait plus de rien faire qui pût la rendre indigne de mon amitié, ne voulant être dirigée que par mes conseils

— Eh bien, ma chère, & présent vous devez non-seule* ment oublier l'indigne comte et sa criminelle conduite d votre égard, mais encore la faute que vous avez commise. Ce qui est fait est fait, car le passé est sans remôde; msia calmez-vous et reprenez le bel air qui brillait sur vos traits il 7 a huit jours. On y voyait alors l'honnêteté, la candeur, la bonne foi, et cette noble assurance qui réveille le sentiment dans ceux qui en connaissent le charme. Tout cela doit se montrer encore sur votre figure; car il n'y a que cela qui intéresse les honnêtes gens, et vous avez plus be soin que jamais d'intéresser. Quant à mon amitié, elle est de peu d'importance ; mais vous pouvez y compter d'autant plus que je crois que vous y avez maintenant un droit que vous n'y aviez pas il y a huit jours. Je vous prie d'être certaine que je ne vous quitterai pas avant que vous ayez un sort convenable. Je ne saurais pour le moment rien vous dire de plus; mais soyez bien sûre que je pensers^lt vous.

— Ah t mon ami, si vous me promettez de penser à moi je ne demande pas autre chose. Malheureuse! il n'y a peiv sonne au monde qui y pense.

Elle était si touchée,que je la vis s'évanouir. Je la secourus sans appeler personne, et, dès qu'elle eut repris ses sens et qu'elle fut un peu plus calme, je lui contai mille histoires vraies ou feintes des friponneries que font à. Paris les gens qui n'ont d'autre intention que de tromper les

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