CHAPITRE I
captiver leur amour et leur amitié. La fin de mon discours fat pathétique et un peu dénigrante pour moi ; car en lui recommandant la âdélité, il était naturel que je lui demandasse pardon de l'avoir séduite.
— Lorsque tous me promîtes de m'épouser la première fois que nous eûmes la faiblesse de nous donner Tun à l'autre, aviez-vous l'intention de me tromper?
— Non certainement.
— Vous ne m'avez donc pas trompée. Je vous dois, au contraire, de la reconnaissance d'avoir réfléchi que, si notre union pouvait être malheureuse, il valait mieux que vous me trouvassiez un autre époux ; et je remercie Dieu de ce que vous avez si bien réussi. Dites-moi maintenant ce que je dois répondre à votre ami, si, la première nuit de nos noces, il me demande ce qui m*a rendue différente d'une vierge.
— Il n'est pas probable que Charles, délicat et de bonnes mœurs, vous fasse une question pareille ; mais si cela arrivait, dites-lui avec assurance que vous n'avez jamais eu d amant et que vous ne vous croyez pas difiérente d'une autre fille.
— Me croira-t-îl?
— Oui, bien certainement, car l'homme le plus expert peut s'y tromper.
— Mais s'il ne me croyait pas?
— Il se rendrait digne de votre mépris, et il en ferait lui-même la pénitence. Mais tranquillisez-vous pleinement, cela n'arrivera pas. Un homme d'esprit, ma chère Christine, lorsqu'il a une bonne éducation, ne hasarde jamais une pareille question, puisque non-seulement il est sûr de déplaire, mais même de ne jamais savoir la Tenté; car si cette vérité doit nuire à la bonne opinion que toute femme doit désirer que son mari ait d'elle, il n'y a qu'une sotte qui puisse se déterminer à lui dire la vérité.
— J'entends parfaitement ce que tu me dis, mon cher ami : embrassons-nous donc pour la dernière fois.
— Non, car nous sommes seuls et ma vertu est faible : je t'adore toiy ours.
30 BIÉMOIRES DB CASANOVA.
— Ne pleure pas, mon cher ami, car en yërité je ne m*en soucie pas.
Cette raison naïve et burlesque changea tout à coup ma disposition, et au lieu de pleurer je me mis à rire. Elle se mit en grande toilette et, après avoir déjeuné, nous partîmes. Nous arrivâmes à Venise en quatre heures, et, après les avoir placés dans une bonne auberge, je me rendis chez M. de Bragadin et je dis & M. Dandolo que nos gens étaient arrivés, qu*il devait, le lendemain, les réunir à Charles et se charger de toute TafTaire, parce que Thonneur des époux, celui des parents et les convenances ne permettaient pas que je m'en mêlasse davantage.
Il comprit mes raisons et agit en conséquence. Il alla trouver Charles, qu*il m'amena ; ensuite, étant allé les présenter tous deux au curé et à sa nièce, je leur as une sorte d*adieu.
Je sus qu'ayant été ensuite chez le comte Âlgarotti et puis chez un notaire, le contrat avait été fait et signé dans la journée, et que Charles, ayant reconduit sa future & Pr., il avait pris jour pour la célébration de son mariage.
A son retour, Charles vint me faire une visite, et me dit que sa fiancée avait enchanté, par sa beauté et Taffabilité de son caractère, sa tante, sa sœur et son parrain, qui avaient voulu se charger de tous les frais de la noce.
— Elle sera, me dit-il, célébrée tel jour à Pr., et j'espère que vous me ferez le plaisir de couronner l'œuvre en y assistant. Je lui opposai toutes les raisons que je crus valables pour m'en dispenser; mais il insista avec une sorte de reconnaissance et tant d'effusion de sentiment, que je dus accepter. J'écoutai avec un véritable plaisir le récit de l'impression que la beauté, la naïveté, la riche parure et surtout le jargon de cette charmante fiUe avaient faite sur sa famille et sur le comte
— J'en suis fortement épris, me dit ce jeune homme, et je sens que je vous devrai le bonheur que j'espère trouver avec cette ravissante fille. Quant à son jargon villageois, elle ne tardera pas à s'en défaire à Venise, où l'envie et la médisance lui en feraient facilement un crime.