‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 121 sur 235 · CHAPITRE xin · texte numérisé non relu

CHAPITRE xin

fiHes. Je lui en eontai de plaisantes pour l'égayer, et je finis par lui dire qu'elle devait remercier le ciel de ce qui lui était arrivé avec Narbonne ; car ce malheur servirait à la rendre plus circonspecte à l'avenir.

Pendant ce long tôte-à-tête je n'eus point de peine à m'abstenir de lui prodiguer des caresses ; je ne lui pris même pas la main, car le sentiment que j'éprouvais pour elle était celui d'une tendre pitié, et je ressentis un véritable plaisir quand au bout de deux heures je la vis calme et résignée à souffrir son malheur en héroïne.

Elle se lève tout à coup, et, me regardant avec un air de confiance modeste, elle me dit : — N'avez-vous rien de pressant qui demande votre présence aujourd'hui?

— Non, ma chère.

— Eh bien, ayez la.bonté de me conduire quelque part, hors de Paris, 'où je puisse respirer le grand air en liberté : j'y reprendrai l'apparence que vous m.e trouvez nécessaire pour intéresser en ma faveur ceux qui me verront, et, si je puis ensuite me procurer un doux sommeil la nuit prochaine, je sens que je pourrai redevenir heureuse.

— Je vous sais gré de cette confiance : je vais m'habil- 1er et nous sortirons. En attendant, votre frère reviendra.

■^ Ehl qu'importe mon frère?

— Il importe beaucoup. Songez, ma chère Vesian< que vous devez faire rougir Narbonne de sa conduite. Réfléchissez que, s'il parvenait à savoir que, le même jour où il vous a renvoyée, vous êtes allée à la campagne seule avec moi, il triompherait, et qu'il ne manquerait pas de dire qu'il vous a traitée comme vous le méritiez. Mais, étant avec votre frère et moi qui suis votre compatriote, vous ne donnerez aucune prise à la médisance ni à la calomnie.

— Je rougis de n'avoir pas fait cette sage réflexion. Nous attendrons le retour de mon frère.

Il ne fiit pas longtemps à rentrer ; et, ayant fait venir un fiacre, nous allions partir, quand Baletti vint me voir. Je le présente à la jeune personne et je l'invite à être de

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la partie. Il accepte et iioos partons. N*ajant d'autre bat qne celui d*égajer la jeune personne, j'indiquai le Gros- Caillou, où nous fîmes un excellent dîner impromptu, où la gaieté compensa le désordre du service.

Yesian, se sentant la tête un peu lourde, aUa se promener aprôs le dîner, et je restai seul avec M^ Yesian et mon ami Baletti. Je remarquai avec plaisir que Baletti trouvait la jeune personne aimable, et je conçus le projet de lui proposer de lui enseigner à danser. Je Tinforme de la position de la jeune personne, du motif qui Tavait engagée à venir & Paris, du peu d*espoir qu*elle avait d*obtenir une pension du roi et du besoin où elle était d*embrasser un emploi pour vivre. Baletti dit qu'il était prêt à tout faire, et, après avoir bien examiné la taille et la disposition de la jeune personne :

— Je trouverai, dit-il, le moyen de vous faire agréer à, hàm pour figurer aux ballets de TOpéra.

— n faut donc, lui dis-je, commencer dès demain & lui donner des leçons. Mademoiselle est ma voisine.

La jeune Yesian, émerveillée de ce projet, se mit à rire de tout son cœur en disant : — Mais est-ce qu'on improvise une danseuse d'Opéra conmie un premier ministre? Je sais danser le menuet et j'ai l'oreille assez juste pour danser une contre-danse; mais du reste je ne sais pas faire un pas.

— La plupart des figurantes, dit Baletti, n'en savent pas plus que vous.

— Et combien demanderai-je à M. Lani? Car il me semble que je ne puis pas prétendre grand'cbose.

— Bien. On ne paye pas les figurantes à l'Opéra.

— Me voilà bien avancée ! dit-elle en soupirant; et comment ferai-je pour vivre?

— Ne vous embarrassez pas de cela. Telle que vous êtes, vous trouverez bientôt des riches seigneurs qui brigueront l'honneur de suppléer au défaut d'honoraires. Ce sera & vous & bien choisir, et je suis sûr que nous ne serons pas longtemps sans vous voir couverte de diamants.

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