CHAPITRE xin
— Maintenant j'entends. Vous croyez que qnelqne grand •eigneur m'entretiendra?
— Précisément; et cela vaudra beaucoup mieux que quatre cents francs de pension que vous n'obtiendriez peutêtre qu'en faisant les mêmes sacriâces.
Tout étonnée, elle me regarde pour voir si tout cela était sérieux ou si ce n'était qu'une mauvaise plaisanterie.
Baletti s'étant éloigné, je lui dis que c'était le meilleur parti qu'elle pût prendre, à moins qu'elle ne préférât le triste avantage d'être femme de chambre de quelque grande dame.
— Je ne voudrais pas l'être même de la reine.
— Et figurante à l'Opéra?
— Plutôt.
— Vous riez?
— Oui, parce que c'est à mourir de rire. Maîtresse d'un grand seigneur qui me couvrira de diamants! Je veux choisir le plus vieux.
— A merveille, ma chère, mais ne lui donnez pas sujet de jalousie.
— Je vous promets que je lui serai fidèle. Mais trouvera-t-il un emploi pour mon frère?
— Sans aucun doute.
— Mais en attendant que. j'entre à l'Opéra et que mon vieil amoureux se présente, qui me donnera de quoi vivre ?
— Moi, ma chère, mon ami Baletti et tous mes amis, sans autre intérêt que de vous servir, dans l'espoir que vous vivrez sagement et que nous contribuerons à votre bonheur. Êtes-vous persuadée?
— Trôs-persuadée : je me suis promis de ne me conduire que par vos conseils, et je vous supplie d'être toujours mon meilleur ami.
Nous revînmes à Paris à la nuit. Je laissai ma jeune Vesian chez elle et je suivis Baletti chez sa mère. Pendant le souper, mon ami engagea Silvia à parler à M. Lani en faveur de notre protégée. Silvia dit que ce parti valait mieu:^ que de solliciter une misérable pension que peut-
S58 MÉMOIRBS DIE CASANOVA.
être on n'obtiendrait pas. Ensuite on tint ft parl^ fnn projet qui était sur le tapis, et qui consistait & vendre toutes les places de jBgtirantes à TÔpëra, ainsi que celles des chanteuses du chœur. On pensait même A les mettre à haut prix; car on disait que plus ces places seraient chères, et plus les filles qui les achèteraient seraient estimées. Ce projet, au milieu des mœurs scandaleuses du temps, avait une sorte de verois de sagesse ; car il aurait en quelque façon ennobli une caste qui, & peu d'exceptions prôs, semble s*enorgueillir d'être méprisable.
Il y avait dans ce temps-là à TOpéra plusieurs figurantes, chanteuses et danseuses, plutôt laides que passables, qui n'avaient point de talent et qui, malgré cela, vivaient à leur aise ; car il est convenu qu'une fille qui est là doit, par état, renoncer à toute sagesse sous peine de mourir de faim. Mais si une nouvelle installée a l'adresse d'être sage seulement pendant un seul mois, il n'est pas douteux que sa fortune soit faite; car alors il n'y a que les seigneurs réputés sages qui cherchent à s'emparer de cette sagesse. Ces sortes de gens sont enchantés qu'on les nomme lorsque la beauté se montre ; ils vont même jusqu'à lui passer quelques échappées, pourvu qu'elle se fasse honneur de ce qu'ils lui donnent et que les infidélités ne soient pas trop éclatantes : il est d'ailleurs du bon ton de n'aller jamais souper chez sa belle sans l'en faire prévenir, et l'on sent combien cet usage est sagement établi.
Je rentrai sur les onze heures, et voyant la chambre de M"* Vesian ouverte, j'y entrai. Elle était couchée.
— Je vais me lever , me dit-elle , car je veux vous parler.
— Ne vous dérangez pas ; nous parlerons tout de même, et puis je vous trouve plus belle comme cela.
— J'en suis bien aise.
— Qu'avez-vous donc â me dire f
— Rien, si ce n'est pour parler du métier que je vais faire. Je vais exercer la vertu pour trouver celui qui ne l'aime que pour là détruire. '
— C'est vrai ; mais il y a peu de choses dans la vie qui