CHAPITRE XTV. t(J
jogement de 8a sœur cela valait vîngt-cînq louis. Je lui dis que nous marchanderions une autre fois ce point capital et que pour le moment nous le laisserions intact. Rassurée 8ur ce point, tout le reste ftit à ma disposition, et je lui trouvai un talent très-perfectionné quoique si précoce,
La petite Hélène porta fidèlement à sa sœur les six francs qneje lui avais donnés et lui raconta comment elle les avait gagnés. Avant de m'en aller, elle vint me dire que, comme elle avait besoin d'argent, si je voulais, elle diminuerait quelque chose. Je lui répondis en riant que je la verrais le lendemain. Je contai l'affaire à Patu, qui me taxa d'exagération • et voulant lui prouver que j'étais con* naisseur en beauté, j'exigeai qu'il vît Hélène comme je l'avais vue. Il convint que le ciseau de Praxitèle n'avait jamais pu produire quelque chose de plus parfait. Blanche comme un lis, Hélène avait tout ce que la nature et l'art des peintres peuvent réunir de plus beau. La beauté de ses traits avait quelque chose de si suave qu'elle portait à l'âme un sentiment indéfinissable de bonheur, un calme délicieux. Elle était blonde, et cependant ses beaux yeux Meus avaient tout le brillant des plus beaux yeux noirs.
Je fus la voir le soir du lendemain, et, nem'étantpas accommodé sur le prix, Je convins avec sa sœur que je lui donnerais douze francs chaque fois que j'irais la voir, qu'alors nous occuperions sa chambre jusqu'à ce qu'il me prit envie de lui donner six cents francs. L'usure était forte, mais la Morphi était de race grecque et au-dessus des vains scrupules. Je n'avais nulle envie de donner cette somme, parce que je ne me sentais pas le désir d'obtenir ce qu'elle devait me valoir; ce que j'obtenais était tout ce que je désirais.
La sosur aînée me croyait dupé, car en deux mois j'avais dépensé trois cents francs sans avoir rien fait ; et elle attribuait ma reténue à de l'avarice. Quelle avarice !
J'eus envie d'avoir ce magnifique corps en peinture, et an peintre allemand me la peignit divinement bien pour six louis. La position qu'il lui fit prendre était ravissante. Elle était couchée sur le ventre, s'appuyant des bras et du
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sein Bor nn oreiller et tenant la tête tournée comme si elle avait été ooachée aux trois quarts sur le dos. L*artiste habile et plein de goût avait dessiné sa partie inférieure avec tantd^artetdevéritéy qn*on ne pouvait rien désirer de plus beau. Je fus ravi de ce portrait; il était parlant, et j*y écrivis dessous « *0-Morphi, » mot qui n*est pas homérique, mais qui n*en est pas moins grec et qui veut dire héOe.
Mais qui peut connaître d*avance les voies secrètes da destin I Mon ami Patu eut envie d'avoir une copie de ce portrait : on ne refuse pas un aussi léger service & son ami, et ce fut le môme peintre qui fut chargé de la faire. Mais ce peintre, ayant été appelé à Versailles, j montra cette charmante peinture au milieu de plusieurs portraits, et M. de Saint-Quintin la trouva si belle, qu*il n*eut rien de plus pressé que de Faller montrer au roi. Sa Majesté Trôs- Chrétienne, grand connaisseur dans la partie, voulut s'assurer par ses yeux si le peintre avait copié avec fidélité ; et si Foriginal était si beau que la copie, le petit-ôls de saint Louis savait bien k quoi il le ferait servir.
M. de Saint-Quintin, cet ami complaisant du prince, fat chargé de TafTaire : c'était là son ministère. Il demanda au peintre si Foriginal pourrait être conduit & Versailles, et Fartiste, croyant la chose très-possible, lui promit de s'en informer.
n vint en conséquence me communiquer la proposition, et, Fayant trouvée délicieuse, j'en as part sans tarder à la sœur aînée, qui en tressaillit de joie. Elle se mit à débarbouiller sa jeune sœur, et deux ou trois jours après, l'ayant habillée proprement, elles partirent avec le peintre pour fidre l'expérience. Le valet de chambre du ministre des plaisirs mignons du roi, ayant reçu le mot d'ordre de son maître, vint recevoir les deux femelles qu'il enferma dans un pavillon du parc, et le peintre alla attendre à Fauberge l'issue des épreuves de sa négociation. Le roi, une demiheure après, entra seul dans le pavillon, demanda & la jeune 0-Morphi si elle était grecque, tira le portrait de sa poche, regarda bien la petite et s'écria :