‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 128 sur 235 · CHAPITRE XIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIY

— Je n*aî jamais rien va de pins ressemblant. Bientôt après il s'assît, prit la petite sur ses genoux, lui

fit quelques caresses, et, s*étant assuré de sa royale main que le fruit n'avait pas encore été cueilli, il lui donna un baiser.

O-Morphi regardait attentivement son maître et souriait.

— De quoi ris-tu?

— Je ris de ce que vous ressemblez & un écu de six fi^ncs comme deux gouttes d'eau.

Cette naïveté ût partir le monarque d*un grand éclat de rire et il lui demanda si elle voulait rester à Versailles.

— Gela dépend de ma sœur, dit la petite.

Mais cette sœur s'empressa de dire au roi qu'elle ne désirait pas de plus grand bonheur. Le roi les enferma de nouveau et partit ; mais un quart d'heure après, Saint- Quintin vint les prendre, mit la petite dans un appartement entre les mains d'une femme et alla avec la sœur aînée rejoindre le peintre allemand, auquel il oionna cinquante louis pour le portrait et rien & la Morphi.' Il prit seulement son adresse en l'assurant qu'elle aurait de ses nouvelles. Elle eut en effet mille louis dès le lendemain. Le bon Allemand me donna vingt-cinq louis pour mon portrait en me promettant de me copier avec le plus grand soin celui qu'avait Patu. Il m'of^it également de me faire gratis celui de toutes les fUUes qui m'en feraient venir l'envie.

J'eus un véritable plaisir à voir la joie de cette bonne Flamande en contemplant les cinq cents doubles louis qu'on lui avait donnés. Se voyant riche et me considérant comme l'auteur de sa fortune, elle ne savait conament m'exprimer sa reconnaissance.

La jeune et belle 0-Morphi, car le roi l'appela toujours ainsi, plut au monarque plus encore par sa naïveté et ses gentillesses que par sa rare beauté, la plus régulière que je me souvienne d'avoir jamais vue. Il la mit dans un appartement de son Parc-aux-Cerûi, véritable harem de monar-

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que yolaptii«ax, et oti penonuê ne poaywt aller, à Vexeeption des dames présentées A la oour. Au bout d^nn an la petite acconcba d*an fils qui alla comme tant d*aatres on ne sait où; oar aussi longtemps que vécut la reine Marie, on ne sut jamais oU passèrent les enfants naturels de Louis XV.

0-Morphi fut disgraciée au bout de trois ans, mais le roi en la renvoyant lui ût donner quatre oent mille francs qu'elle porta en dot A un officier breton. En 1783, me trouvant à Fontainebleau, je fis la connaissance d'un charmant jeune bomme de vingt^inq ans, fruit de ce mariage et véritable portrait dosa mère, dont il ignorait absolument lliistoire, que je ne crus pas devoir lui apprendre. J'inscrivis mon nom sur ses tablettes en le priant de fiûre mes compliments & madame sa mère.

Une méchanceté de M"^ de Valentinois, belle^sœur du prince de Monaco, fut cause de la disgr&ce de la belle 0-Morphi. Cette dame, fort connue & Paris, dit un jour ft cette jeune personne que, pour bien faire rire le roi, elle n'avait qu'A lui demander comment il traitait sa vieille femme. Trop simple pour deviner le piège, la jeune per^ sonne fit au roi cette impertinente question ; mais Louis XY indigné lui lança un regard furieux, et lui dit :

— Malheureuse 1 qui vous a instruite à me faire cette demande?

La pauvre O-Morphi, plus morte que vive, se jeta à genoux et lui dit la vérité.

Lp roi la quitta et ne la revit plus. La comtesse de Valentinois ne reparut A la cour que deux ans après. Ce prince, qui savait fort bien tous les torts qu'il avait envers sa femme comme mari, ne voulait paui en avoir comme roi, et malheur A qui s'oubliait envers la reine!

Les Français sont assurément le peuple le plus spirituel de l'Europe et peut^tre du monde, mais cela n'empêche pas que Paris ne soit la ville par excellence où l'imposture et la charlatanerie peuvent le mieux faire fortune. Lors* que la chose est découverte, on s'en moque, on en rit; mais pendant la glose vient un nouveau saltimbanque, qui

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