‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 14 sur 235 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Je jouissais de son enthousiasme et de son bonheur, et je me félicitais que tout cela fût mon ouvrage ; cependant j'éprouvais un fond de jalousie qui me faisait envier un sort que j'aurais pu me réserver pour moi.

Charles ayant invité MM. Dandolo et Barbare, ce fut avec eux que je me rendis à Pr... Je trouvai chez le curé une table dressée par les officiers du comte Algarotti, que Charles avait choisi pour son compère, et qui, faisant tous les frais de la noce, avait eu soin d'envoyer à Pr... son cuisinier et son chef d'offîce.

Bientôt après, ayant aperçu Christine, les larmes me Tinrent aux yeux, et je fus obligé de sortir. Elle était habillée en paysanne, mais belle conmie un astre. Son époux, son oncle, le comte Algarotti avaient vainement tenté de lui persuader de prendre le costume de Venise ; elle avait raisonnablement résisté à leurs sollicitations.

— Dès que je serai votre épouse, avait-elle dit & Charles, je m'habillerai comme vous le voudrez; mais ici je ne paraîtrai aux yeux de mes compagnes que telle qu elles m'ont toujours vue : j'éviterai par là que toutes les filles avec lesquelles j'ai été élevée se moquent de moi et me supposent l'intention d'avoir voulu les offenser.

11 y avait dans ce raisonnement quelque chose de si juste, de si noble et de si généreux, que Charles croyait voir dans son amante un être surnaturel. Il me dit qu'il s'était informé, chez la femme où Christine avait passé quinze jours à Venise, des deux jeunes gens qu'elle avait refusés, et qu'il en était extrêmement surpris, car c'étaient deux partis très-acceptables sous tous les rapports.

— Christine, ajoutait-il, est un lot qui m'était réservé par le ciel pour faire mon bonheur, et c'est à vous que j'en dois la précieuse possession.

Sa reconnaissance me plaisait, et je me rends la justice que je ne pensais aucunement à en profiter. Je jouissais de faire des heureux.

Nous nous rendîmes àt l'église vers les onze heures, et nous fûmes fort surpris de ne pouvoir y pénétrer qu'avec peine. Une quantité de nobles de Trévise, curieux de savoir

s'il était vrai qu'on célébrât publiquement en carême le mariage d'une simple paysanne, tandis qu'il n'aurait fallu attendre qu'un mois pour le célébrer sans dispense, s'y étaient rendus. C'était une merveille pour tout le monde, et il devait y avoir quelque raison secrète, qu'on était au désespoir de ne pas pouvoir deviner. Malgré l'envie, dès que le couple parut, la satisfaction se montra sur tous les visages ; chacun convenait que ces jolis amants méritaient une distinction éclatante, une exception à toutes les règles.

Une comtesse de Tos., de Trévise, marraine de Christine, s'étant approchée d'elle après la messe, l'embrassa comme une tendre amie, se plaignant modestement qu'elle ne lui eût pas communiqué cet heureux événement en passant par Trévise. Christine, dans la naïveté de son esprit, lui répondit, avec autant de modestie que de douceur, qu'elle ne devait attribuer cet oubli de son devoir qu*â la précipitation avec laquelle le mariage s'était lait. En même temps elle lui présenta son époux, et pria le comte Algarotti de vouloir réparer ses torts en invitant sa marraine à vouloir bien assister au repas des noces, ce que la comtesse accepta de très-bonne grâce. Cette manière d'agir, qui aurait dû être le fruit d'une bonne éducation et d'un grand usage du monde, n'était, dans cette charmante villageoise, que l'effet d'un esprit juste et franc, qui aurait moins brillé si on avait cherché â le rendre tel par l'art.

A peine rentrés de l'église, les nouveaux époux allèrent se mettre à genoux auprès du fauteuil de la mère, qui les bénit en pleurant de joie.

On se mit à table, et l'ordre voulut que Christine et son heureux époux occupassent les premières places. J'occupai la dernière avec le plus grand plaisir, et quoique tout fût exquis, je mangeai peu et ne dis presque pas le mot.

L'unique occupation de Christine fut de distribuer à chacun de la compagnie des choses agréables, lorgnant chaque fois son époux pour s'assurer de son approbation.

Il lui arriva deux ou trois fois de dire des choses si gra-

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