CHAPITRE XI
— Monsieur, me dit*il, j*ai eu rhonnetir de souper avec TOUS chez le peintre Sanson.
— Ah! oui; excuse^moi, de grâce, monsieur, je ne tous remettais pas.
— C'est naturel ; car tous n*eûtes des jeux à table que pour W^ Sanson.
— Chose trôs-possible ; mais puisque Tpus tous en êtes aperçu, aTouez, monsieur, qu'elle est charmante.
— Je n'ai nulle peine à l'aTouer, car pour mon malheur je ne le sais que trop.
— Vous en êtes donc amoureux?
— Hélas ! encore oui, et pour mon malheur.
— Pour Totre malheur I mais faites-Tous-en aimer.
— C'est à quoi, monsieur, je tâche depuis un an, et je commençais à conceToir quelque espérance lorsque tous êtes Tenu pour me désespérer.
— Moi, monsieur, tous désespérer?
— Oui, monsieur, Tous-méme.
— J'en suis fâché, mais je ne saurais qu*j faire.
— n ne TOUS serait pourtant pas difficile d'y faire beaucoup ; et si TOUS me le permettiez, je tous suggérerais ce que TOUS pourriez faire pour m'obliger.
— Parlez, et sans contrainte.
— Vous pourriez ne plus remettre les pieds chez elle.
— La proposition est singulière , mais cependant j'aTOue que c'est la seule chose que je puisse faire ayant Téritablement l'enTie dô tous obliger. Cependant, croyez- Tous que pour lors tous réussirez à tous en faire aimer?
— Alors ce sera mon affaire. En attendant, n'y Tenez plus et j'aurai soin du reste.
— n est possible que je puisse aToir cette extrême complaisance; mais, monsieur, me ferez-TOus la grâce de m'aTouer qu'il est assez singulier que tous m'ayez jugé homme â cela?
-— Oui, monsieur, j'aToue que cela peut paraître singu- 1er, mais je tous ai jugé homme de sens et de beaucoup d'esprit, et, après y aToir bien réfléchi, j'ai pensé que TOUS TOUS mettriez â ma place, et que tous ne Toudriez
270 MÉMOntBS 1>B CASAKOVA.
pas me rendra malheureux ni exposer roê jours pour une demoiselle qui ne peut vous inspirer qu*un amoVlr de fantuifiie, tandis que^ moi» je n*aspire qu'au bonheur ou au malheur, nlmporte, d'unir ma destinée à la sienne.
— Mais si, par hasard, je pensais comme tous à la de^ mander en mariage!
-— Alors nous serions également a plaindre, et Tun de nous aurait cessé de vivre avant que l'autre l'obtînt; car tant que je vivrai, M"* Sanson ne sera point la femme d'un autre.
Ce jeune homme, bien planté, pâle, sérieux, froid comme un morceau de marbre, amoureux maniaque, et qui, dans une raison mêlée d'un prolond désespoir, vient me tenir des propos pareils avec un flegme surprenant, et cela dans ma propre chambre, me donne matiôre à penser. Certes, je ne crains pas mon homme, mais, quoique amoureux de M"^ Sanson, je ne me sens pas enflammé au point d'égorger un homme pour tes beaux yeux ou de recevoir la mort pour soutenir un amour en herbe. Sans rien répondre au jeune homme, je me mets à me promener en long et en large dans ma chambre pendant un bon quart d'heure, pesant cette proposition que je me fis & moi-même. Laquelle des deux actions me sera la plus glorieuse aux jeux de mon rival et me vaudra mieux ma propre estime, savoir, celle de me couper la gorge froidement avec lui, ou celle de lui rendre le repos en lui laissant avec dignité le champ libre?
L'amour-propre me disait : Bats-toi ; la raison me dit : Force ton rival à te reconnaître plus sage que lui*
— Que penserez-vous de moi, monsieur, lui dis^jd d'un air décidé, si je consens a ne plus mettre les pieds ohea M"' Sanson.
— Je dirai, monsieur, que vous avez pitié d'un malheureux, et que vous me trouverez toujours prêt â verser pour vous la dernière goutte de mon sang pour vous témoi» gner ma reconnaissance.
— Qui êtes^vous f
CHAPITRB XIV. 271
*^ Je suiiB damier, âls unique de Garnier, marehand de Tin, rue de Seine.
— Bh bien, monsieur Gamier^ je n'irai plus chez M**' San- 8on. Sojez mon ami.
— Jusqu'à la mort. Adieu, monsieur.
— Adieu, soyez heureux.
Patu entra cinq minutes après le départ de Garnier. Je loi contai Taventure ; il me trouva un héros.
*— Je n'en aurais pas agi, me dit-il, autrement que toi ; mais je n'aurais eu garde d'en agir comme Garnier.
A peu prôs yers le même temps, le comte deMelfort, colonel du régiment d'Orléans, me ût prier par Camille, sœur de Coraline, que je ne voyais plus, de répondre & deux questions par le moyen de ma cabale. Je fais deux réponses fort obscures, mais qui disaient beaucoup ; je les cacheté et les remets à Camille, qui me prie le lendemain d'aller avec elle dans un endroit qu'elle ne peut me nommer. Je la suis ; elle me mène au Palais-Royal, où, par un petit escalier, elle mè conduit dans l'appartement de M°*® la duchesse de Chartres. J'attends environ un quart d'heure, la duchesse vient et fait cent caresses à Camille pour la remercier de m'avoir amené. M'adressant ensuite la parole, elle me dit d'un air noble, mais trôs-gracieux, toutes les difficultés qu'elle trouvait dans les réponses que j'avais faites et qu'elle tenait à la main. Je témoignai d'abord quelque embarras que les questions fussent de Son Altesse ; ensuite je lui dis que je savais faire la cabale, mais que je n*avais pas le don de l'interpréter ; qu'il fallait qu'elle eût la bonté de faire de nouvelles questions propres à rendre les réponses plus claires. Elle se mit à écrire tout ce qu'elle n'entendait pas et tout ce qu'elle voulait savoir.
— Madame, il faut que vous vous donniez la peine de séparer les questions, car l'oracle cabalistique ne répond pas à deux choses à la fois.
*— Eh bien, me dit-èlle, faites les questions voussûLênae.
— Votre Altesse me pardonnera, mais tout doit être écrit de sa propre main. Imaginez-vous, madame, que
272 xAmoirbs bb casanoya.
TOUS parlez À une mtelligence qui connaît tous to8 secrets. Elle se mit À écrire et fit sept ou hait questions. EUe les lut ayec attention, et me dit avec une expression noble et confiante : — Monsieur, je Tondrais être sûre que personne que vous ne saura jamais ce que je Tiens d'écrire.
— Madame peut compter sur mon honneur.
Je lis aTec attention et je Tois que son désir est raisonnable : je juge même qu*en mettant ces questions dans ma poche je cours risque de les perdre et de me compromettre. — n ne me faut, madame, que trois heures pour faire ce traTail, et je Teux que Votre Altesse soit tranquille. Si elle a affaire, elle peut me laisser seul ici, pourTuque personne ne Tienne m'interrompre. Dos que j'aurai fini, je mettrai tout sous cachet; que Votre Altesse daigne me dire à qui je dcTrai le remettre.
— A moi-môme ou À M"** de Polignac, si tous la connaissez.
— Oui, madame, j'ai l'honneur de la connaître.
La duchesse me remit un petit briquet pour allumer une bougie, et s'en alla aTec Camille. Je restai seul enfermé à la clef, et trois heures après, comme je Tenais de finir, M"^ de Polignac Tint prendre le paquet, et je m'en allai.
La duchesse de Chartres, fille du prince de Conti, ayait Tingt-six ans. Elle était remplie de cette sorte d'esprit qui rend une fenune adorable. Elle était tîto, sans préjugés, gaie, disant des bons mots, aimant la plaisanterie et le plaisir, qu'elle préférait à une longue yie. Courte et bonne sont des mots qu'elle aTait toujours sur le bout de la langue. Elle était jolie, mais elle se tenait mal, et se moquait de Marcel, maître de grâces, qui Toulait l'en corriger. Elle dansait la tête penchée en aTant et les pieds en dedans, et, malgré cela, elle était charmante. Malheureuse* ment ^e aTait sur la figure des boutons qui lui nuisaient beaucoup. On croyait que cela Tenait du foie, mais c'était un Tice dans le sang qui finit par lui donner la mort, qu'alla braTa jusqu'au dernier instant de sa Tie.