CHAPITRE XIV
Les questions qu'elle soumit à mon oracle avaient pour objet des affaires qui regardaient son cœur : entre autres choses aussi, elle voulait savoir comment taire disparaître
V les petites bubes qui la défiguraient. Mes oracles étaient obscurs dans tout ce dont j'ignorais les circonstances, mais ils étaient clairs sur ce qui regardait sa maladie, et ce fut
i. ce qui les rendit chers et nécessaires.
' Le lendemain, après dîner, Camille m'écrivit un billet,
comme je m'y attendais, me priant de tout quitter pour être à cinq heures au Palais-Royal dans le même cabinet
I où elle m'avait laissé la veille. Je n'y manquai pas. Un vieux valet de chambre qui m'attendait partit à l'instant,
I et cinq minutes après je vis paraître la charmante prin-
^ cesse. Après un compliment plein de grâce, elle tire de sa
f poche toutes mes réponses, et demande si j'avais des affaires.
I — Votre Altesse peut être sûre que je n'en aurai jamais
; de plus pressées que de la servir.
— Fort bien ; je ne sortirai pas non plus, et nous travaillerons.
Là-dessus, elle me montre toutes les questions qu'elle avait déjà faites sur divers sigets et particulièrement sur le remède pour faire disparaître ses bubes. Ce qui lui avait rendu mon oracle précieux était une chose que personne ne pouvait savoir. J'avais conjecturé et deviné : si je n'avais pas deviné, c'eût été égal. J'avais eu la même indisposition, et j'étais assez physicien pour savoir qu'une gaérison forcée d'une maladie cutanée par des topiques aurait pu lui donner la mort.
J'avais déjà répondu qu'elle pouvait guérir en moins de huit jours de l'apparence de la maladie sur le visage, et qu'il lui fiedlait un an de régime pour la guérir radicalement.
Nous passâmes trois heures pour savoir ce qu'elle devait faire, et, curieuse de la science de l'oracle, elle se soumit à tout \ huit jours après, toutes ces vilaines bubes avaient disparu.
J'eus soin de la purger doucement; chaque jour je lui
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prescrivis oa qu'elle devait manger et je lui défendis tons les cosmétiques, lui ordonnant seulement de se laver soir et matin avec de Teau de plantain. Koracle modeste ordonna & la princesse de faire les mêmes ablutions partout où elle voudrait éprouver les mêmes effets.
J'allai exprès t TOpéra le jour où la duchesse y parut avec une peau lisse et vermeille. Après l'opéra, elle alla se promener dans la grande allée du Palais-Royal, suivie de ses premières dames et fêtée de tout le monde. Elle m'aperçut et m'honora d'un sourire. J'étais vraiment heureux. Camille, M. de Montfort et M*""* de PoUgnao étaient les seuls qui sussent que j'étais l'oracle de la princesse, et je jouissais du succès. Mais le lendemain quelques boutons reparurent sur le beau teint de cette charmante femme, et vite ordre de me rendre au Palais-Royal.
Le vieux valet de chambre, qui ne me connaissait pas, me ât entrer dans un boudoir délicieux, près d'un cabinet où il y avait une baignoire. La duchesse vint bientôt, ayant l'air un peu triste, car elle avait de petits boutons sur le &ont et sur le menton. Elle tenait À la main une question pour mon oracle, et, comme elle était couirte, je voulus lui procurer le plaisir de lui faire trouver la réponse ellemême. Les nombres traduits par la princesse lui reprochô- '^^nt-d'avoir transgressé le régime prescrit, et elle convint qu'elle avait bu des liqueurs et mangé du jambon; mais oUe était émerveillée d'avoir trouvé cette réponse, ne concevant pas comment elle avait pu résulter d'une pile de nombres. Dans ces entrefaites, une de ses fenames étant venue lui dire un mot à l'oreille, elle lui dit d'attendre un instant dehors; ensuite, se tournant vers moi : — Vous ne serez pas fâché, monsieur, dit-elle, de voir ici quelqu'un de vos amis aussi délicat que discret? En disant cela, elle se dépêche de mettre dans sa poche tous les papiers qui n'avaient point rapport à sa maladie, puis elle appelle.
Je vois entrer un homme que je pris, à la lettre, pour un garçon d'écurie : c'était M. de Melfort. — Voyez, lui dit la princesse, M. Casanova m'a appris à faire la cabale, — Et en même temps elle lui montre la réponse qu'elle avait