‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 134 sur 235 · II · texte numérisé non relu

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que le maréchal lui avait dit qu'il payerait volontiera mille louis pour savoir comment elle avait découvert la vérité. — Si vous voulez les gagner, me dit-elle, je lui dirai tout.

— Non, non, madame, je vous en supplie.

J'eus peur d'une attrape. Je connaissais la tête du maréchal, et l'aventure du trou dans la paroi, par où ce seigneur s'introduisait chez cette dame, était connue de tout Paris ; et M. de la Popeliniôre môme avait continué à rendre la chose puhlique en refusant de revoir sa fename, à laquelle il faisait une rente de douze mille francs par an.

M"^ la duchesse de Chartres avait fait des couplets charmants sur cet événement : mais personne ne les ai^t connus hors de sa coterie, à l'exception du roi, qui l'aimait heaucoup, quoiqu'elle lui lançât souvent des hrocards. Un jour, par exemple, elle lui demanda s'il était vrai que le roi de Prusse dût venir à Paris. Louis XV lui ayant répondu que ce hruit n'était qu'un conte en l'air : — J'en suis hien fâchée, lui dit-elle, car je meurs d'envie de voir un roi.

Monfrôre, qui avait fait plusieurs tableaux, se détermina À en présenter un À M. de Marigny, et un beau matin nous nous rendîmes chez ce seigneur, qui demeurait au Louvre, où tous les artistes allaient lui flaire leur cour. Nous nous trouvâmes dans une salle oontiguô â son appartement, où, étant arrivés les premiers, nous attendions qu'il sortît. Le tableau était exposé : c'était une bataille dans le goût de Bourguignon.

La première personne qui vient s'arrête devant le tableau, le considère attentivement et s'en éloigne en se disant â eUe-méme : C'est mauvais. Un moment après deux autres personnes arrivent, examinent le tableau, se mettent à rire et disent : Voilà l'ouvrage d'un écolier. Je lorgnais mon frère assis auprès de moi : il suait sang et eau. En moins d'un quart d'heiire la salle fut remplie de monde, et le misérable tableau était l'objet des railleries de chacun. Mon pauvre frère se sentait mourir et remerciait Dieu de n'être connu de personne.

Comme la situation de son âme me faisait pitié, je me

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leyai pour passer dans une autre salle et je lui dis pour le consoler que M. de Marigny allait venir, et qu'en trouvant son tableau bien fait il le vengerait des outrages de tout le monde. Heureusement cet avis ne fut pas le sien, et vite nous sortons, et, montant dans un âacre, nous nous rendons chez nous, ordonnant à notre domestique d'aller reprendre le tableau. Dès que le pauvre tableau fut à la maison, mon frère en fit une bataille véritable, car il le perça de vingt coups d'épée. Il prit la résolution d'arranger de suite ses affaires, de quitter Paris et d'aller ailleurs étudier un art dont il était idolâtre : nous décidâmes de nous rendre à Dresde.

Deux ou trois jours avant de quitter le charmant séjour de Paris, je dînai seul chez le suisse de la porte des Feuillants aux Tuileries : il s'appelait Condé. Après diner, sa femme, assez jolie, me présenta la carte, où chaque article était porté au double de sa valeur. Je le lui fis observer, mais elle me dit d'un ton assez sec qu'il n'y avait pas un liard à rabattre, Je payai, et, comme la carte était quittancée au bas par ces mots : Femme Condé, ^e pris la plume et j'sgoutai, après le nom Condé, taJàré^ et je sortis en lui laissant la carte.

Je me promenais dans une allée, sans plus penser à mon écorcheuse, lorsqu'un petit homme, coiffé à l'oiseau royal (1), ayant à sa boutonnière un énorme bouquet, et portant à son côté une longue flamberge, m'aborde d'un air insolent et me dit, sans autre préambule, qu'il avait envie de me couper la gorge.

— Petit bout d'homme I ce serait donc en montant sur un tabouret? Moi, je vous couperai les oreilles.

— Sacrebleu, monsieur I

— Point de colère de manant : vous n'avez qu'à me suivre; votre affaire ne sera pas longue. '

Je me dirige à grands pas vers l'Etoile où, ne voyant personne, je lui demande brusquement ce qu'il voulait et la raison qu'il avait de m'attaquer.

(4) Petit chapeau sur l'oreille.

— Je 0Qi8 le chevalier de Talvis. Vous avez insulté une honnête femme que je protège ; dégainez.

En disant ces mots il tire sa longue épée ; je tire la mienne, et en me mettant en garde je me fends sur lui et je le blesse à la poitrine.

Il saute en arriére en 8*écriwt quejeral blessé en traître.

-— Ta mens, foquin, et conyiens^n, ou je te passe mon épée à travers le corps,

— Point du tout, car je suis blessé ; mais je vous demanderai ma revanche et nous ferons juger le coup.

— Mauvais ferrailleur, si tu n*es pas content, je te coaperai les oreilles.

Je le laissai là, persuadé que mon coup était en régLe puisqu*il avait mis Tépée À la main avant moi; et, s*il na se couvrit pas de suite, ce n*était pas à moi à Ten &tire souvenir.

Vers la mi-août, je quittai Paris avec mon frère. J'avais habité cette ville par excellence pendant deux ans ; j*y avais eu beaucoup de plaisirs et nul autre désagrément que celui de îne trouver parfois un peu court d'argent. Nous passâmes par Metz, Majence et Francfort, et nous arrivâmes à Dresde vers la fin du même mois. Ma mère noas ûi le plus tendre accueil et fut enchantée de nous revoir. Mon frOre passa quatre ans dans cette jolie ville, constaizu ment occupé de Tétude de son art et copiant À la célèbre galerie électorale tous les beaux tableaux de batailles des grands maîtres.

U ne retourna À Paris que lorsqu'il eut acquis la certL tude de pouvoir braver la critique : je raconterai plus tard comment nous y arrivâmes à peu près vers le même temps. Avant cette époque, ami lecteur, tu verras ce que firent tour à tour pour et contre moi la bonne et la maiivai^ fortune.

La vie que je menai â Dresde jusqu'à la fin du carnava} en 1753 n'ofEi'e rien d'extraordinaire. Pour faire plsglsir aux comédiens et â ma mère en particulier, je fis une pièce eomi-tragique où je fis paraître deux arlequins. C'était une

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pttlH)did des jp^ê$ ennemis de Radnô. Le roîritbeaticoup des disparates comiques dont mon drame était farci, et j'en reçus un Superbe présent. Ce roi était magnifique et prodigue, et il était en cela merveilleusemeût secondé par le fameux comte de Brûhl. Je quittai cette ville peu de temps après. J'y laissai ma chère mère, mon frère et ma sœttp, devenue l'épouse de Pierre-Auguste, maître de clavecin de la cour, mort il y a deux ans, laissant sa veuve dans une honnête aisance et sa famille heureuse.

Mon séjour ft Dresde ftit marqué par un souvenir d'amour dont je me défis, comme des autres, par un régime de six semaines. J'ai souvent remarqué que la plus grande partie de ma vie s*est passée à tâcher de me rendre malade, et, quand j*avàis atteint mon but, à chercher à. recouvrer ma santé. J'ai également bien réussi dans l'un et dans l'autre, et aujourd'hui que, sous cerapport, je jouis d'une santé parfaite, je soufEi'e de ne plus me rendre malade; mais Tâge, cette maladie aussi cruelle quinévitable, m'oblige ft me porter bien malgré moî. Le mal dont je parle et que nous autres Italiens appelons fort sottement le mal français, tandis qu'à juste titre nous pourrions prétendre à l'honneur de l'importation première, n'abrège pas la Vie, quoiqu'il laisse des marques indélébiles de son passage. Ces cicatrices, moins honorables peut-être que celles que l'cm gagne dans les combats de Mars, acquises avec plai* sîr, ne devraient jamais laisser de regrets.

J'eus à Dresde l'occasion de voir souvent le roi, qui chérissait le comte de Brûhl, son ministre, parce que ce favori avait le double secret d'être encore plus prodigue que son maître et de lui rendre tout possible.

Jamais monarque ne fut plus que lui ennemi de l'économie ; il riait de ceux qui le volaient et dépensait beaucoup pour avoir sujet de rire. N'ayant pas assez d'esprit pour rire des sottises des autres souverains et des ridicules de l'espèce humaine, il tenait à ses gages quatre boufibns qu'on appelle fous en Allemagne, quoique ces êtres dégradés aient d'ordinaire plus d'esprit que leurs maîtres. L'oflSce de ces bdiffbns est de faire rire leur maître par toutes sortes de

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plaisanteries qni d*ordinaire sont de dégoûtantes seorrilités ou de plates impertinences.

Cependant ces fous par métier captivent parfois l'esprit de leur maître au point d*en obtenir des grâces importantes pour les personnes en faveur desquelles ils s'intéressent, ce qui fait qu'ils sont fêtés dans les familles les plus distinguées. Quel est l'homme auquel le besoin ne fasse faire des bassesses? Agamenmon, dans Homère, ne dit-il pas qu'ils sont dans le cas de devoir en faire? Et ces messieurs vivaient bien avant nous I ce qui semble prouver que les honames dans tous les temps sont mus par le même mobile, l'intérêt.

On a tort de dire que le comte de Brûhl fut ce qu*on appelle la perte de la Saxe, car il n'était que le ministre fidèle des volontés et des penchants de son maître. Ses enfants, demeurés pauvres, justifient assez la mémoire de leur père.

Dresde renfermait la plus brillante cour qu'il y eût alors en Europe et les arts y florissaient, cependant on 11*7 voyait pas de galanterie; car le roi Auguste n'était pas galant, et les Saxons ne sont pas de nature à l'être, à moins que leur souverain ne leur en donne l'exemple.

.A mon arrivée à Prague, où je n'avais pas l'intentioii de m'arrêter, après avoir porté une lettre à Locatelli, entrepreneur de rOpéra, j'allai faire une visite à M"' MorelÛ, ancienne connaissance, que j'aimais et qui me tint lieu de tout pendant deux ou trois jours. Au moment où. j'allais partir, je rencontrai dans la rue mon ami Fabris, alors colonel ; et il m'obligea à aller dîner avec lui. Après l'avoir embrassé, je lui remontre en vain que je dois partir à l'instant.

— Vous partirez ce soir, me dit-il, avec un de mes amis, et vous rejoindrez la diligence.

Je dus céder, et je fus enchanté, car nous passâmes délicieusement le reste de la journée. Fabris languissait après la guerre, et ses vœux furent exaucés deux ans après; il y acquit beaucoup de gloire.

Je dois dire un mot de Locatelli. C'était un caractère

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original et qui valait la peine d'être connu. Il mangeait tous les jours à une table de trente couverts, et ses convives étaient ses acteurs, actrices, danseurs et danseuses, et qnelques amis. Il présidait noblement la bonne chère qu'il faisait faire; car sa passion était de bien manger. J'aurai occasion de parler de lui lorsque j'en serai à mon voyage à Saint-Pétersbourg, où je le trouvai : il y est mort il y a peu de temps, à l'âge de quatre-vingtdix ans.

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