‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 135 sur 235 · CHAPITRE XV Mon s^nr à Yienne. — IcMeph II. — Mon départ ponr Venise · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV Mon s^nr à Yienne. — IcMeph II. — Mon départ ponr Venise

Me voilà pour la première fois dans la capitale de TAutriche, à l'âge de vingt-huit ans, bien monté en effets, mais un peu court d'argent, ce qui m'obligeait à mesurer mes dépenses jusqu'à l'arrivée d'une lettre de change que j'avais tirée sur M. de Bragadin. La seule lettre de recommandation dont je fus muni était du poète Migliavacca de Dresde, adressée à l'illustre abbé Metastasio, que je brûlais d'envie de connaître. Je fus la porter le lendemain de mon arrivée, et dans une heure d'entretien je le trouvai plus grand sous le rapport de l'érudition que ses ouvrages ne l'annoncent. Metastasio était en outre si modeste, que d'abord je ne crus pas cette modestie naturelle; mais je ne fus pas longtemps à m'assurer qu'elle était très-réelle, car lorsqu'il récitait quelque chose de ses productions, il était le premier à faire remarquer les morceaux saillants et les beautés avec la même simplicité qu'il en accusait les parties faibles. Je lui parlai de son précepteur Gravina, et à ce sujet il me récita cinq ou six stances qu'il avait feites à sa mort et qui n'étaient pas imprimées. Èmu par le souvenir de la perte de son ami et par la douceur de ses propres vers, ses yeux en les récitant se remplirent de larmes; et, dès qu'il eut achevé, il me dit avec un ton de

tu MÉMOQtni M OASANOYA.

bonhonle trail&dBl toftôhiuit : DUemi il veto^ H puô dîr mefflio (1)1

Jd lui rdpondifl qu'il ^'appartenait qu'à lui de croire la ohoee impossible. Lui ayant demandé alors si ses beaux rers lui coûtaient beaucoup de peine, il me montra quatre ou cinq pages remues de ratures pour avoir voulu perfectionner quatorze vers, et il m'assura que jamais il n'avait pu en âdre davantage en un jour. Il me conârma une vérité que je savais déjà, c'est que les vers qui coûtent le plus de peine à un poôte sont ceux que le commun des lecteurs croient coulés de source.

— Lequel de vos opéras, lui diâ-je, aimez-vous le plus?

— Attilio Regoîo; ma questo non vuol già dire che sia il migliore (2).

— On a traduit & Paris tous vos ouvrages en prose française; mais l'éditeur s'est ruiné, car il n'est pas possible de les lire ; cela démontre l'élévation et la force de votre poésie.

— n 7 a plusieurs années qu'un autre sot se ruina en traduisant en prose française les beaux vers de rArioste. Je ris de tous ceux qui soutiennent qu'un ouvrage en prose peut avoir le droit de passer pour un poème.

•^ Je le crois comme vous.

— Et vous aves raison.

n me dit ensuite qu'il n'avait jamais fut une ariette sans la mettre en musique lui-même, mais qu'ordinairement il ne montrait sa musique à personne. — Les Français, cgottta-t-il, sont plaisants de croire qu'on puisse adapter des vers à une musique faite d'avance. Et à cette occasion il fit cette comparaison trôs-philosophîque :

— C'est comme si Ton disait à un sculpteur : Voilà nn morceau de marbre, faites-moi une Vénus qui montre sa physionomie avant que vous ayez développé ses traits.

Etant allé visiter la bibliothèque impériale, ce M avec beaucoup de surprise que j'y rencontrai de la Haye avec

(1) Dites-mei la vérité, peutron dire mieux qu« cela?

(9) AitUitts Régtlus; mais cela ne veut pas dire qu'il soit le meilleur.

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