‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 136 sur 235 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

deux Polonais et un jeune Vénitien que son père lui avait confié pour achever son éducation. Je le crojais en Pologne, et sa rencontre, réveillant des souvenirs intéressants, me fat agréable. Je Tembrassai de grand cœur à plusieurs reprises.

H me dit qu'il était à Vienne pour affaires et qu'il serait & Venise dans le courant de Tété. Nous nous fîmes réciproquement des visites, et, lui ayant dit que je commençais à me trouver court d'argent, il me prêta cinquante ducats, que je lui rendis peu de temps après. Il m'apprit que son Bavois était déjà lieutenant-colonel au service vénitien, et cette nouvelle me causa une véritable joie. Il avait eu le bonheur d'être choisi pour adjudant général par M. Morosini, puis, à son retour de Tambassade de France, avait été nommé commissaire aux confins. J'étais enchanté de savoir heureux deux hommes qui devaient me reconnaître pour cause première de leur bonheur. Je sus à Vienne d'une manière certaine que de la Haye était jésuite; mais il ne fallait pas lui en parler.

Ne sachant où aller et ayant grande envie de me divertir, je fas à la répétition de l'opéra que l'on devait jouer après Pâques, et j'y trouvai Bodin, premier danseur, qui avait épousé la belle Jeofeoi et que j'avais vu à Turin. Je trouvai aussi au même endroit Campioni, mari de la belle Ancilla. Il me dît qu'il avait été forcé de divorcer, parce qu'elle le déshonorait trop publiquement. Ce Campioni était à la fois grand danseur et grand joueur : je me logeai avec lui.

Tout à Vienne était beau, il y avait beaucoup d'argent et beaucoup de luxe; mais le bigotisme de l'impératrice y rendait les plaisirs de Cythère extrêmement difSciles, surtout pour les étrangers. Une légion de vils espions, qu'on décorait du beau nom de commissaires de chasteté^ étaient les bourreaux impitoyables de toutes les filles. La souveraine n'avait pas la sublime vertu de la tolérance quand il s'agissait de ce qu'on appelle amour illégitime, et, dévote jusqu'au bigotisme, elle croyait se faire un grand mérite auprès de Dieu en persécutant en détail le penchant le

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plas naturel aux deux sexes. Ajant pris entre ses impériales mains le registre des péchés mortels, elle crut pon- Toir dissimuler sur six et ne frapper que sur la luxure^ qui lui parut impardonnable. — On peut, dit-elle, ne pas connaître Forgueil, car la dignité en porte la livrée. Kavarice est affireuse, c*est vrai; mais on peut s*j méprendre, car elle ressemble beaucoup à Téconomie. Quant à la colore, c'est une maladie meurtrière dans ses excès ; mais l'homicide est puni de mort. La gourmandise peut n'être que Mandise, et la religion ne punit pas ce péché-lft ; car en bonne compagnie elle passe pour vertu : d'ailleurs elle s'allie avec l'appétit, et tant pis pour qui meurt d'une indigestion. Pour ce qui est de l'envie, c'est une passion basse qui n'est jamais avouée ; pour la punir autrement que par le venin qui la ronge, il faudrait commencer à mettre toute ma cour à la torture; et quant ft la paresse, Fennui est Ut pour la punir. Pour l'incontinence, c'est autare chose ; mon âme chaste ne saurait lui pardonner, et je lui déclare guerre ouverte. Mes 8i:yets seront les maîtres de trouver jolies toutes les femmes qui leur paraîtront telles, et les femmes feront tout ce qu'elles pourront pour le paraître ; qu'on s'entretienne tant qu'on voudra, puisque je ne saurais le défendre; mais je m'oppose à ce qu'on satisfasse des désirs dont dépend la conservation de l'espèce humaine, à moins que ce ne soit en bon et légitime mariage. Partant, on enverra à Temeswar toutes les malheureuses qui vivent du trafic de leurs caresses et des charmes qu'elles ont reçus de la nature. Je sais que sur cet article on est fort indulgent & Rome, où, pour empêcher un crime plus grand, que l'on n'empêche pas, chaque éminence a ses maîtresses ; mais à Rome on fait au climat des concessions que je n'ai pas besoin de faire ici,. où la bouteille et la pipe tiennent lieu de tous les plaisirs. (Cette femme couronnée aurait pu ajouter et la table, car les Autrichiens sont renommés pour être de terribles mangeurs.) Je n'épargnerai pas davantage les désordres domestiques; car, dès que je saurai qu'une femme est infidèle à son mari, je la ferai enfermer, quoi qu'on en ait, et quoiqu'on prétende

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qne le mari seul est le maître de sa femme, cette prétention ne pouvant être valable dans mes États, où les maris sont trop indolents. Je laisserai aux éponx fanatiques la liberté de crier tant qu'il leur plaira et de se plaindre que je les déshonore en punissant leurs fenunes : ils sont déshonorés d'avance par le fait de l'infidélité.

— Mais, madame, le déshonneur ne peut exister que par le fait de la publicité ; d'ailleurs vous pouvez être trom-' pée, quoique impératrice.

— Je le sais, mais taisez-vous ; je ne vous reconnais pas le droit de me contredire.

C'était là le raisonnement que Marie-Thérèse avait dû fie faire, et, malgré le principe de vertu qui l'avait motivé, il avait donné naissance à toutes les infamies que ses bourreaux commissaires de chasteté commettaient impunément en son nom. On enlevait et conduisait en prison à toutes les heures du jour et dans toutes les rues de Vienne les pauvres filles qui se trouvaient seules, et qui souvent ne sortaient que pour aller honnêtement gagner leur vie; car comment pouvait-on savoir qu'une fille allait se feire consoler chez quelqu'un ou qu'elle était en cherche de quelqu'un qui voulût la consoler? La chose était difficile. Un espion les suivait de loin. La police en payait une nuée, et, ces coquins n'étant pas vêtus en uniforme, on ne pouvait point les connaître. Cela faisait aussi que Ton se méfiait de tous les hommes qu'on ne connaissait pas.

Lorsqu'une fille entrait dans une maison, Tespion qui l'avait suivie l'attendait & la porte et l'arrêtait en sortant pour l'interroger. Si la pauvre malheureuse avait l'air embarrassé, si elle hésitait & répondre d'une manière qui satisfît le mouchard, le bourreau la conduisait en prison, commençant d'abord par la dépouiller de l'argent et des bijoux qu'elle pouvait avoir, et dont on ne pouvait jamais obtenir la restitution. Vienne était, sous ce rapport, un vrai repaire de voleurs privilégiés. Il m'arriva un jour à Léopoldstadt que dans un tumulte une fille me glissa dans la main une montre d'or pour la soustraire au mouchard qui la poursuivait et qui allait la conduire en prison. Je

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ne connaissais pas cette pautre fiUe, que j*eas le boiihetiip de reyoir un mois aprôs. Elle était jolie, et par plus d'tm sacrifice elle arait obtena sa liberté ; je fus charmé de pou* voir lui rendre sa montre, et quoiqu'elle en valût la peine, je ne lui demandai rien pour récompenser ma fidélité. Le seul moyen que les filles eussent de n*être pas molestées, était de marcher dans les rues la tète baissée et un chapelet à la main ; car alors cette fiitale engeance ne pouvait se permettre de les arrêter d*emblée, puisqu'elles pouvaient aller à Téglise, et dans ce cas Marie^Thérôse aurait fait pendre le commissaire.

Cette crapule rendait aux étrangers le séjour de Vienne trôs-désagréable, car il était même trôs-difficile de satisfaire le moindre besoin sans courir le risque d'être vexé. Je fus fort surpris un jour, me trouvant très-près du mur dans une petite rue, de m'entendre apostropher par un gueux ft perruque ronde, qui me dit que, si ^e n'allais pas finir autre part, il me ferait arrêter.

— Et pourquoi, s'il vous plaît t

— Parce que vous avez à votre gauche une fenune qui peut vous voir.

Je lève la tête, et j'aperçois au quatrième une figure de femme qui, l'œil armé d'un télescope, aurait pu reconnaître si j'étais juif ou chrétien. J'obéis en riant et je contai l'aventure partout ; mais personne ne s'en étonna, car cela arrivait cent fois le jour.

Afin d'étudier les mœurs, je mangeais tantôt ici et tantôt là. Un jour, étant allé dîner avec Campioni à l'auberge de rÊcrevisse, je fus fort surpris de trouver à table d'hôte ce Pepe il cadette, que j'avais connu lors de mon arrestation à l'armée d'Espagne, puis à Venise, et ensuite à Ljon sous le nom de don Joseph Marcati. Oampioni, qui avait été son associé à Lyon, l'embrassa, lui parla en particulier, et me dit que ce monsieur-là avait repris son véritable nom et qu'il s'appelait comte Afliisio. lime dit qu'après le dîner on ferait une banque de pharaon où j'aurais un intérêt, et qu'on me priait par conséquent de m'abstenir de jouer. Je consentis à la proposition. AflMsio gagna : ttn

capiiaind, nommé BeeoaFÎa, lui jeta les cartes an ne^^ badinage auquel le prétendu comte était habitué et qui passa inaperçu. Après le jeu, nous allâmes au café, où un offîcier de bonne zaine, me ûneant attentivement, se mit à sourire, mais d'une maaière qui n'avait rien d'offensant.

— Monsieur, lui dis-je d'un ton poli, qui peut vous faire rire?

— Vous, monsieur, de voir quç vous ne ma remettez pas.

— J'ai une idée d'avoir eu l'honneur de vons voir quelque part; mais où, c'est ce que je ne saurais dire.

— Il y a neuf ans que, par ordre du prince de Lobkowitz, je vous conduisis $k l^ port^ de Eimim.

— Vous êtes le baron Vaipï • — Précisément.

Nous nous embrassâmes ; eusuite il me fit des offices d'amitié, me promettant de me procurer à Vienne tous les plaisirs qui dépendraient de lui. Je n'eus garde de refuser, et le même soir il me présenta à une comtesse chez laquelle je fis la connaissance de l'abbé Testagrossa, qu'on appelait Orosse-Téte. Il était ministre du duc de Modène, bien vu à la oour, parce qu'il avait négocié le mariage de l'archiduc avec M^ Béatrice d'Bste. J'y fis aussi la connaissance du comte de Roquendorf, du comte Sarotin et de plusieurs demoiselles nobles qu'on a grand soin de n'appeler que fraidein, ainsi qu'une baronne qui avait rôti le balai, mais qui pouvait encore plaire. Qn soupa et on me fit baron. J'eus beau dire que je ne l'étais pas, que je n'avais aucun titre : — Il faut bien que vous soyez quelque chose, me ditron, et vous m sauriez être moins que baron. Il fa«t convenir de l'être si vous voulez, 4 Vienne, être admis quelque part.

— Eh bien, soyons baron, puisque o^lft ne tire pas à conséquence.

La baronne ne tarda pas à me faire comprendre qu'elle me trouvait de son goût et que ma cour lui serait agréable : je lui as visite dès le lendemain. ~ Si vous aimez le jeu, me dit-elle, venea le soir. Je fis chez ^e la coJUMyJilftnoa de

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