‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 138 sur 235 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

bies, et fl ne Fempôchait pas d'endetter I*Ëtat, parce qu'il avait l'art d'en devenir le créancier. Il favorisait le commerce, parce qu'il servait à remplir ses coffres. Il était galant, et l'impératrice, qui lui donnait torgours le nom de maître, dissiitiulait, car elle ne voulait pas que l'on crût dans le monde que ses charmes ne suffisaient plus & captiver son auguste époux, et cela d'autant plus que l'on admirait généralement la beauté de sa nombreuse famille. Toutes les archiduchesses, excepté l'aînée, me parurent belles; mais, entre les mâles, n'ayant eu occasion de bien observer que son aîné, je lui découvris la physionomie malheureuse, malgré l'idée contraire de l'abbé Grosse- TêtCy qui se piquait aussi d'être physionomiste. — Que voyez-vous, me dit un jour cet abbé, sur la physionomie de ce prince?

— La présomption et le suicide.

Je fîis prophète, car Joseph II s'est positivement tué, quoique sans en avoir le dessein, et ce fat la présomption qui l'empêcha de s'en apercevoir. Il avait du savoir, mais les connaissances qu'il se supposait détruisaient celles qu'il avait réellement. Il se plaisait surtout à parler aux personnes qui ne savaient pas lui répondre, soit qu'elles fussent éblouies de ses raisonnementis, soit qu'elles feignissent de l'être ; mais il traitait de pédants et fuyait tous ceux qui, par un raisonnement vrai, détruisaient le vain échafaudage du sien. Il y a sept ans que, me trouvant à Luxembourg avec lui, il me parlait avec une juste dérision de quelqu'un qui avait changé des sommes immenses et quantité de bassesses contre de misérables parchemins, et à ce siget il me dit : Je méprise tous œuœ qui achètent la noblesse.

C'est avec raison, mais que penser de ceux qui la vendent?

Après cette question, il me tourna le dos, et ne méjugea plus digne de m'adresser la parole.

La passion de ce prince était de voir rire, de bon cœur ou par affectation, ceux qui l'écoutaient en société, lorsqu'il racontait quelque chose: car il narrait joliment et

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brodait d'une manière plaisante sur les particularités d*aiid anecdote ; mais il traitait de sot quiconque ne riait pas de ses plaisanteries, et c'étaient toiyours ceux qui le comprenaient le mieux. Il préférait le raisonnement de Brambilla, qui Tencouragea à se tuer, à celui des médecins qui le dirigeaient d'une manière raisonnable. Au reste, personne ne lui a contesté Fintrépidité; mais, pour ce qui est de Tart de régner, il n'en avait aucune idée, puisqu'il n'avait pas la moindre connaissance du cœur humain et qu'il ne savait ni dissimuler ni garder un secret : il avait si peu appris 4 régler sa physionomie, qu'il ne savait pas même dissimuler le plaisir qu'il avait à punir ; et lorsqu'il apercevait quelqu'un dont les traits ne lui revenaient pas, il ne manquait jamais de faire une grimace qui lui allait fort mal.

Joseph II a succombé & une maladie véritablement cruelle, car elle lui laissa jusqu'à la on la faculté de raisonner tout en lui montrant une mort inévitable. Ce prince doit avoir eu le malheur de se repentir de tout ce qu'il avait fait et de ne pouvoir le défaire, partie parce que la plupart des choses étaient irréparables, partie parce qu'en défaisant par raison ce qu'il avait fait par déraison, il aurait cru se déshonorer; car il dut conserver jusqu'au dernier instant le sentiment de l'infaillibilité attachée à sa haute naissance, malgré l'état languissant de son âme qui aurait dû lui faire sentir la faiUibilité de sa nature. Il avait la plus grande estime pour son frère, qui règne aujourd'hui à sa place ; et malgré cela il n'eut pas le courage de suivre les principaux conseils qu'il lui donna. Par un mouvement de grandeur d'âme, il donna une grosse récompense au médecin, homme d'esprit, qui lui prononça la sentence de mort; mais, par une faiblesse contraire, il avait, quelques mois auparavant, récompensé, les médecins et le charlatan qui lui firent accroire qu'il était guéri. Il eut aussi le malheur de savoir qu'on ne le regretterait pas après sa mort; pensée qui, pour un souverain surtout, doit être désolante. Sa nièce, qu'il chérissait, mourut avant lui, et, s'il avait été aimé des personnes qui l'entouraient, on lui aurait épargné pette déchirante nouvelle; car il était palpable qu'il

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