CHAPITRE I
denses à sa tante et à sa sœur qu'elleè ne purent s'empêcher de se lever pour aller Tembrasser, en félicitant son époux de son bonheur ; et moi, assis assez près du comte Algarotti, je l'entendais, dans la joie de mon âme, répéter â la marraine de Christine qu'il n'avait jamais goûté un plaisir aussi grand.
A vingt-deux heures (1), Charles dit un mot à l'oreille à sa charmante épouse, qui fit un salut de tête à sa marraine, et on se leva. Après les compliments d'usage, — et ici ils portaient le cachet de la sincérité, — la nouvelle mariée distribua à toutes les filles du village, qui étaient dans la chambre voisine, des cornets de dragées qu'on avait préparés dans une corbeille ; ensuite elle prit congé d'elles en les embrassant sans la moindre apparence d'orgueil. Après le café, le comte Algarotti invita toute la compagnie à aller coucher dans une maison qu'il avait â Trévise, et à. y accepter le dîner du lendemain des noces. Le curé seul s'en dispensa ; et il ne pouvait pas être question de la mère, car son état de souffrance la mettait hors d'état de se mouvoir : elle mourut trois mois après.
Christine quitta donc son village pour suivre son époux, dont elle fit le bonheur et qui la rendit parfaitement heureuse. Le parrain de Charles et la marraine de sa femme partirent ensemble avec mes deux nobles amis. Les deux jeunes époux, comme de raison, eurent une voiture pour eux seuls, et je tins compagnie dans une autre à la tante et à la soeur de l'heureux époux, auquel, malgré moi, je portais envie, quoique, au fond du cœur, son bonheur me fit du bien.
Cette sœur avait dn mérite : jeune veuve de vingt-cinq ans, elle méritait encore des hommages; cependant je donnai la préférence à la tante. EUe me dit que sa nouvelle nièce était un vrai bijou, faite pour être adorée de tout le monde ; mais qu'elle ne l'exposerait que lorsqu'elle parlerait bien le vénitien. Sa gaieté, sa naïveté et son esprit sont des choses qu'il faut habiller à la mode comme son corps. Nous sommes très-contentes du choix de mon neveu,
(i) Quatre beures après midi.
et il a contracté avec vous une obligation éternelle, à laquelle personne ne doit trouver à redire. J'espère qu'à l'avenir, monsieur, vous daignerez regarder notre maison comme la vôtre.
L'invitation était polie et peut-être sincère : cependant je fis le contraire, et l'on m'en sut gré. Au bout d'un an, Christine donna à son époux un gage de leur mutuel amour, ce qui ne fit qu'ajouter à leur bonheuri
Nous fumes très-bien logés à Trévise, et après avoir pris quelques rafraîchissements, nous allâmes nous coucher.
Le lendemain, j'étais avec le comte Algarotti et nos deux amis lorsque Charles entra beau, frais et radieux. Après avoir riposté avec beaucoup d'esprit et d*à-propos à, quelques plaisanteries, je le regardais, non sans quelque appréhension, lorsqu'il vint m'embrasser cordialement. J'avoue que jamais baiser ne m'a fait plus de bien.
On s'étonne qu'il y ait des scélérats dévots qui se recommandent à leur saint quand ils croient avoir besoin de son secours, ou qu'ils le remercient quand ils s'imaginent en avoir obtenu quelque chose ; mais on a tort, car c'est un bien, puisque cela prêche contre l'athéisme.
La tante et la sœur, sur l'invitation de Charles, étant allées donner le bonjour à la jeune épouse, revinrent une heure après avec elle. Le bonheur ne s'est jamais peint sur un plus beau visage !
M. Algarotti, allant à sa rencontre, lui demanda affectueusement si elle avait bien passé la nuit ; pour toute réponse, elle courut embrasser son mari. C'était la réponse la plus naïve et la plus éloquente possible. Tournant ensuite ses beaux yeux sur moi, et me tendant la main : Monsieur Casanova, me dit-elle, je suis heureuse, et j'aime à vous devoir mon bonheur.
Mes larmes, en lui baisant la main, lui apprirent combien je me trouvais heureux moi-même.
Nous dînâmes dans une sorte de ravissement; et après le dîner nous partîmes pour Mestre, d'où nous nous rendîmes à Venise. Nous descendîmes les époux chez eux,