CHAPITRE XVI
nna demi-heure pour me captiver. J'étais enchanté de tontes ses perfections ; et son esprit vif, naïf et nouveau pour moi, sa candeur, son ingénuité, ses sentiments naturels et élevés, sa vivacité gaie et innocente, cet ensemble enfin qui se forme de la beauté, de Tesprit et de Tinnocence, ensemble qui eut toujours sur moi un empire absolu, tout acheva de me rendre Tesclave de la fournie la plus parfûte qu*il soit possible d'imaginer.
M"* 0. 0. ne sortait jamais qu'avec sa mère, qui était dévote et pourtant indulgente. Elle n'avait à lire que les livres de son père, homme sage qui n'avait point de romans, et elle brûlait d'envie d'en lire. EUe avait aussi la plus grande envie de connaître Venise; et, personne ne fréquentant la maison, on ne lui avait pas encore dit qu'elle était un véritable prodige. Son frère écrivait, et je conversais avec elle, ou plutôt je répondais aux nombreuses questions qu'elle me faisait, et auxquelles je ne pouvais satisfaire qu'en ajoutant aux idées qu'elle avait déjà et qu'elle était tout étonnée de se reconnaître, car son âme était encore dans le chaos. Je ne lui dis cependant point qu'elle était belle et qu'elle m'intéressait au suprême degré; car, ayant menti sur ce point à l'égard de tant d'autres, j'avais peur de lui paraître suspect.
Je quittai cette maison triste et rêveur, trop pénétré des rares qualités que j'avais découvertes dans cette i^vissante personne, et je me promis d'abord de ne plus la revoir, car je crojai's sentir que je n'étais pas homme à lui sacriûer entièrement ma liberté en la faisant demander pour fenmie, quoique je la jugeasse faite à dessein pour faire mon bonheur.
Je n'avais pas encore vu M°^ Manzoni depuis mon retour, et je dirigeai mes pas vers son habitation. Je 'routai cette digne femme ce que je Tavais toujours connue pour moi, et elle me ût l'accueil le plus amical. EUe me dit que Thérèse Imer, cette jolie personne qui m'avait valu un coup de canne de M. Malipiero treize ans auparavant, Tenait d'arriver de Baireuth, où le margrave avait fait sa fortune. Conmie elle demeurait en face. M"'* Manzoni,
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Yonlant Joolr de ma sarprise, la fit prier de passer ches elle. Elle vint en effet peu d'instants après, tenant par 1^ main un garçon de huit ans, joli comme un amour; c'était son fils unique qu'elle avait eu de son mari, qui était danseur à Baireuth. Notre surprise, eu nous revoyant, tut égale au plaisir que nous eûmes à nous rappeler ce qui nous était arrivé au sortir de l'enfance. Il est vrai que nous ne pouvions nous souvenir que d'enfantillages. Je lui fis compliment sur sa fortune ; et, jugeant sur ^appareno^, elle crut m'en devoir à son tour : mais la sienne aurait ét4 plus solide que la mienne, si, par la suite, elle avait eu de la conduite. Elle eut des caprices, que je £erai comwtre au lecteur dans cinq ans dlci. Elle était devenue grande mu« sicienne ; mais sa fortune n'avait pas tout 4 f^it dépendu de son talent : ses charmes j avaient contribué pius quis tout. Elle me conta ses aventures, & quelque cbo^e prè9 sans doute, et nous nous séparâmes après deu^ heures d'entretien. Elle m'invita à lui taire le plaisir d'aller déjeo? ner avec elle le lendemain. Le margrave, à ce qu*eUe vim dit, la faisait observer; mais, comme j'étais une ancienne connaissance, je ne devais point éveiller de soupçons : c'ert l'aphorisme de toutes les femmes galantes. EUe me dit que je pouvais le même soir l'aller voir à sa loge, oîi M. Papafa va me verrait avec plaisir. C'était son parrain. Je 9^ rendis le lendemain de bonne heure chez elle. Je la trouvai au lit avec son fils, qui, par principe d'éducation, se leva et sortit aussitôt qu'il me vit assis auprès du lit de sa mère. Je passai trois heures avec elle, et, je m'en souviens, ia dernière fut délicieuse ; le lecteur, dans cinq ans, en verra la conséquence. Je la vis une seconde fois pendant \es quinze jours qu'elle passa à Venise, et, à son départ, je lui promis une visite à ±(aireuth : je n'ai jamais tenu pi^rôle.
Je dus, vers pe temps-là, m'occuper des affaires de moA Irère posthume, qui, disait-il, avait une vocation to^te divine pour le métier de prêtre ; mais il lui fallait u» pi^trimoine. Ignorant, sans aucune éducation, n'ayant pour lui qu'une jolie figure, il entrevoyait le bonheur dans l'état
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éeelésiastique, et Q eomptait beaneoup «up la prédication, pour laquelle, lui disaient les femmes qu'il «onnaissait, il avait un talent déeidé. Je fis toutes les démapohes quHl voulut, et je réussis h obtenir de Fabbé Qrimani de lui tedre un bénéfiee ; car il était débiteur de tous les meubles de notre maison, dont il n'avait rendu auou^ compte, il lai fit la transaction viagère d'une maison, et deui; ans après mon frère prit les ordres en qualité de patrimonié. Ce patrimoine, au reste, lut fietif, la naaifon étant déjà hypothéquée: ce fat un vrai stellionat; maie M. Tabbé Grimani était un peu jésuite» et oes saints serviteurs àè Dieu s'aeeemmodent de tous les moyens, pourvu quiis leiu^ soient proâtabies. Je parierai de la conduite de ee malheureux Irère lorsqu'elle deviendra liée à m^s vieissi^ tudes.
U j avait deu& jours que j'avais fait ma visite à P. 6., lorsque je le rencontrai dans la rue. Il me dit que sa eesur ae faisait que parler de moi, qu'eUe avait retenu quantité de choses que je lui avais dites, et que sa mère était eachantée qu'elle eût Mt ma eonnaissanee. -^ Elle serait, me dit-il, un bon parti pour vous, car elle aura dix milb dueats eounmts de dot. Bi vous venee me voir demain, nous l»!«ndrons le café avec ma mère et ma sœur.
Je m'étais prcmiis de ne plus mettre le pied ehes lui; Je ne tins pas parole. Au reste, en pareil eas l^omme se détermine facilement à manquer à sa promesse.
Je passai trois heures à causer avec cette charmante per^ sonne, et je la quittai amoureux à Texcès. Je lui dis, avant de m'en aller, que j'enviais le sort de celui qui l'aurait ptmr femme, et ce compliment, le premier qu'elle eut reçu de cette espèce, couvrit son beau visage du plus vif incarnat.
En me retirant, je me mis à examiner le caractère du sentiment que j'éprouvais pour elle, et j'en fus eËônbjé^ car je ne pouvais agir avec 0. 0. ni en honnête homme ni en libertm. Je ne pouvais pas me Hatter d'obtenir sa main, et il me semblait que j'aurais poignardé quiconque m'aurait conseillé de la séduire. J'avais besoin de me distraire :
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j*allai jouer. Le jeu est parfois un lénitif excellent pour calmer Famour. Je jouai de bonheur et je me retirais la ^ bourse pleine d*or, quand dans une petite rue solitaire je rencontre un homme courbé sous le poids des années moins encore que sous le faix, accablant de la misère. Je m'en approche et je reconnais le comte de Bonaiede. Sa vue me fit pitié. M*ajant reconnu, il me dit une foule de choses, et finit par me taire connûtre Tétat d'abjection oùilsfvoyait réduit par la nécessité de faire vivre sa nombreuse' famille. — Je ne rougis pas, me dit-il, de vous demander un sequin qui me fera vivre cinq ou six jours. — Je me hâtai de lui en donner dix, Fempéchant de fedre des bassesses pour me témoigner sa reconnaissance, mais je ne pus Tempécher de verser des larmes. Il me dit en me quittant que ce qui mettait le comble à son infortune était Tétat de sa fille qui, devenue une beauté, voulait plutôt mourir que sacrifier sa vertu & la nécessité. — Je ne puis, tgouta-t-il en soupirant, ni soutenir ni récompenser ses sentiments.
Croyant comprendre ce que la misère le forçait & désirer, je pris son adresse en lui promettant d*aller le voir. J'étais curieux de voir ce que pouvait être devenue une vertu dont je n'avais pas grande idée depuis dix ans que je ne Tavais vue. J*j allai le lendemain. Je trouvai une maison presque sans meubles et la fille seule, ce qui ne me surprit point. La jeune comtesse, m'ajant vu venir, m'accueillit au haut de l'escalier de la manière la plus aimable. Elle était assez bien vêtue, et je la trouvai belle, vive et aimable comme lorsque je l'avais connue au fort Saint- André. Prévenue par son père que j'irais la voir, elle était toute joyeuse, et elle m'embrassa aussi tendrement que l'on pourrait embrasser un amant chéri. Elle me mena dans sa chambre, où, après m'avoir dit que sa mère était au Ut, malade et hors d'état de se laisser voir, elle se livra de nouveau à tout le transport que lui causait, me disaitelle, le bonheur de me revoir. La fougue de baisers donnés et rendus sous les auspices de l'amitié embrasa bientôt nos sens, au point que dans le premier quart d'heure je