II
310 MÉMOIRBS DE CASAKOVA.
voyant que je ne courtisais plus sa dame et qne j^ëtais épris de sa sœur, il avait enfanté le beau projet de me la vendre. Je plaignis la môre et la allé qui se confiaient à un pareil sujet ; mais je n*avaîs pas assez de vertu pour refuser la partie. J*al]ai même jusqu'à me persuader que, puisque je Taimais, je devais accepter pour la préserver d*aatres pièges ; car, si j*avais refusé, il aurait pu trouver quelqu'un moins scrupuleux, et cette idée m'était insupportable. Il semblait qu'avec moi elle ne courait aucun risque.
Je louai une loge à l'Opéra Saint-Samuel et je les attendis au lieu indiqué longtemps avant l'heure. Ils vinrent, et je fus ravi à Taspect de ma jeune amie. Elle était élégamment masquée, et son frôre était en uniforme. Pour ne pas exposer cette charmante personne & être reconnue à cause de son frère, je les fis entrer dans ma gondole. Il voulut que je le fisse débarquer chez sa maîtresse, qu'il nous dit ôtre malade, nous priant de nous rendre à notre loge, où il viendrait nous rejoindre. Je fus surpris que C. C. ne montrât ni surprise ni répugnance à rester seule avec moi dans la gondole ; mais, quant à la disparition du frère, elle ne m'étonna aucunement, car il était évident qu'il voulait en tirer parti.
Je dis à C. C. que jusqu'à l'heure du théâtre nous nous ferions voguer, et que, la chaleur étant forte, elle devait se démasquer; ce qu'elle fit à l'instant. L'obligation que je m'étais imposée de la respecter, la noble assurance qui brillait sur ses traits comme la confiance dans ses regards, la joie innocente qu'elle exprimait, tout faisait accroître mon amour.
Ne sachant que lui dire, car naturellement je ne pouvais lui parler que d'amour, et le point était délicat, je me contentais de fixer sa charmante figure, n'osant pas porter mes regards sur deux globes naissants arrondis par les amours, crainte d'alarmer sa pudeur. Dites-moi donc quelque chose, me dit-elle : vous ne faites que me regarder sans me dire un seul mot. Vous vous êtes sacrifié aujourd'hui, car mon frère vous aurait mené chez sa dame, qui, à ce qu'il dit, doit être belle comme un ange.