CHAPITRE XVI
— Tsi VU cette dame.
— Elle doit avoir beaucoup d'esprit.
— C'est possible ; mais je n'ai pu m'en apercevoir, car je n'ai jamais été chez elle, et j'ai l'intention de n'y aller jamais ; ne croyez donc pas, belle C, que je vous fasse le moindre sacrifice.
— Je le croyais ; car, comme vous ne parliez pas, je TOUS croyais triste.
— Si je ne vous parle pas, c'est que je suis trop ému du bonheur que me fait éprouver votre angélique confiance.
— J'en suis enchantée; mais comment pourrais-je manquer de confiance en vous? Je me sens plus libre et bien plus sûre que si j'étais avec mon frère. Ma mère même dit qu'on ne peut pas s'y tromper et que sûrement vous êtes très-honnéte. D'ailleurs vous n'êtes pas marié : c'est la première chose que j'ai demandée à mon Irère. Vous souvenez-vous que vous m'avez dit que vous enviiez le sort de celui qui m'aura pour femme? Moi, je disais dans le même moment que celle qui vous aura pour époux sera la femme la plus heureuse de Venise.
Ces paroles, prononcées avec la naïveté la plus candide et avec ce ton de sincérité qui part du cœur, firent sur moi un effet difficile à décrire ; je souffrais de n'oser imprimer le plus tendre baiser sur les lèvres vermeilles qui venaient de les prononcer ; mais en même temps j'éprouvais une délicieuse jouissance de me voir aimé de cet ange. Dans cette conformité de sentiments, lui dis-je, nous pourrions donc, aimable C, trouver le parfait bonheur si nous pouvions être unis d'une manière inséparable? Mais je pourrais être votre père.
— Vous, mon père? quel conte! Savez-vous que j'ai quatorze ans ?
— Savez-vous que j'en ai vingt-huit?
— Eh bien, quel est l'homme qui, à votre âge, ait une fille du mien ? Je ris en pensant que, si mon père vous ressemblait, assurément il ne me ferait jamais peur : je ne pourrais avoir vis-à-vis de lui aucune réserve. ,i
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L*heure du théâtre étant venue, nous dëbarquâines et le spectacle Toccupa tout entière. Son frère ne vint nous trouver que vers la fin ; car cela entrait dans son calcul. Je leur donnai à souper dans une auberge, où le plaisir de voir cette charmante personne naanger de très*bon appétit me fit oublier que je n'avais pas dîné. Je ne parlai presque pas pendant tout le souper; car j'étais malade d'amour, et dans un tel état d'irritation qu'il était impossible qu'il durât longtemps. Pour excuser mon silence, j'affectai d'avoir mal aux dents : on me plaignit, et on me laissa garder le silence.
Après le souper, P. dit A sa sœur que j'étais amoureux d'elle et que je me sentirais soulagé si eue me permettait de l'embrasser. Pour toute réponse, elle se tourne vers moi avec des lèvres riantes qui appelaient le baiser. Je brûlais ; mais je respectais tant cette innocente et naïve créature, que je ne l'embrassai que sur la joue, et encore d'une manière très-froide en apparence.
— Quel baiser! s'écria P. Allons, allons, un bon baiser d*amourl Je ne bougeais pas : l'impudent instigateur m'ennujait : mais sa sœur en détournant la tête dit d'un air pénétré : — Ne le pressez pas, car je n'ai pas le bonheur de lui plaire.
Cette expression alarma mon' amour; je ne fus plus maître de moi-même. — Quoi ! m'écriai-je avec feu, quoi ! belle G.» vous ne daignez pas attribuer ma retenue au sentiment que vous m'inspirez? Vous croyez ne pas me plaire? S'il ne faut qu'un baiser pour vous en assurer, recevez-le avec tout le sentiment que j'éprouve. — Alors la prenant dans mes bras et la serrant amoureusement contre mon sein, je lui imprimai sur la bouche un long et ardent baiser que je mourrais d'envie de lui donner; mais, à sa nature, la timide colombe sentit qu'elle était tombée dans les serres du vautour. Elle se débarrassa de mes bras, tout étonnée de m'avoir découvert amoureux par cette voie. Son frère m'applaudissait, tandis que, pour cacher son trouble, elle se remettait en masque. Je lui demandai si elle croyait encore qu'elle ne me plaisait pas. — Vous m'avez convaincue,
me dit-elle; mais, pour m'avoir détrompée, ypi}s ne devez pa« me punir.
Je trouvai cette réponse trèg-délicate, car elle était dictée par le sentiment; mais son frère, qu'elle ne satisfaisait pas, la traita de bêtise.
Dès que nous eûmes repris nos masques, nous partîmes, et, après les avoir reconduits chez eux, je m^ retirai très-amoureux, content au fond et pourtant fort triste.
Le lecteur verra dans les chapitres suivants les progrès de mon amour et les fiventures auxquelles je me trouvai engagé.