‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 16 sur 235 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Petits Biamean qui m'obligent à partir de Venise. --- Ce qui mTarrifi à

Milan et à Mantoue.

La seconde fête de Pâques, Charles vint nous faire visité avec sa charmante femme, qui, sous tous les rapports, me parut être une autre personne que Christine ; mais c'était sa coiffure poudrée .qui ne valait pas le noir d'éhône de ses superhes cheveux, et ses hahits de dame hien moins piquants que ceux d*une riche paysanne. Le bonheur était ^rit sur leur physionomie. Charles me fit de tendres reproches pour n'être pas allé le voir une seule fois, et, pour réparer ce tort apparent, j'allai leur faire visite avec M. Dandolo le surlendemain. Charles me dit que sa femme était Tidole de sa tante et la meilleure amie de sa sœur; qu'elle était douce, complaisante, afiectueuse, et du caractère le plus insinuant. Cela me fit le plus grand plaisir, et j'en eus presque autant devoir que Christine commençait & s'approprier parfaitement le dialecte vénitien.

Nous ne trouvâmes point Charles à la maison, Christine était seule avec ses deux parentes. Nous fûmes parfaitement bien accueillis, et, 4'un propos à l'autre, la tante fit l'éloge des progrès qu'elle faisait dans l'écriture, et l'engagea à me faire voir son livre. Nous passâmes dans la chambre voisine, où elle me dit qu'elle était heureuse, que chaque jour elle découvrait des qualités angéliques dans son époux. Il lui avait dit, sans le moindre air de soupçon ni de déplaisir, qu'il savait que nous avions passé deux jours ensemble, et qu'il avait ri au nez de la personne bien

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intentionnée qui lui avait donné cet avis officieux dans Kntention de troubler leur bonheur.

Charles avait toutes les vertus et les nobles qualités d'un homme honnête et distingué. Vingt-six ans après son mariage, j*eus besoin qu'il m'offrît sa bourse, et je le trouvai mon vrai ami. Je n'ai jamais fréquenté sa maison, et il sut apprécier ma délicatesse. Il est mort quelques mois avant mon dernier départ de Venise laissant sa veuve très à son aise et trois garçons bien élevés, tous bien employés, et qui vivent peut-être encore avec leur mère.

Au mois de juin, étant allé à la foire de Padoue, je me liai d'amitié avec un jeune homme de mon âge qui étudiait les mathématiques sous le célèbre professeur Succi. Il s'appelait Tognolo, mais il changea ce nom malsonnant en celui de Fabris ; et c'est lui qui, devenu comte de Fabris et lieutenant général de Joseph II, mourut en Transylvanie, où il commandait pour ce souverain. Cet homme, qui dut sa fortune & ses vertus, serait peut-être mort dans l'obscurité s'il avait gardé son nom de Tognolo, qui est un nom tout à fait paysan. Il était d'Uderzo, gros bourg du Frioul vénitien. Il avait un frère abbé, homme d'esprit, grand joueur, et qui, connaissant le monde, avait pris le nom de Fabris, ce qui fit que son frère dut le prendre pour ne pas lui donner un démenti. Bientôt ayant acheté un fief avec le titre de comte, il devint noble vénitien et cess» d'êtee paysan. S'il avait gardé son nom de Tognolo, oè nom lui aurait fait du tort, car il n'aurait jamais pu le prononcer sans rappeler ce que, par le plus méprisable des préjugés, on appelle basse extraction ; et la classe privilégiée, par un coupable abus, ne croit pas que dans un paysan il puisse y avoir de l'élévation ou du génie. Le temps viendra sans doute où la société, plus éclairée et par conséquent plus raisonnable, reconnaîtra que dans tous les états les sentiments nobles, l'honneur et l'héroïsme peuvent se trouver tout aussi facilement que dans une classe dont le sang n'est pas toigours exempt de la souillure des mésalliances.

Le nouveau comte, d'ailleurs, en fusant oublier aux

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aatres son origine, était trop sage pour l'oublier lui-même, ! et dans tous ses actes publics son nom de famille a tou- ' jours figuré à côte de son nom adoptif. Son frère lui offrit deux sentiers à suivre pour son avancement dans le monde, et lui laissa Toption de l'un des deux. L'un ou I l'autre exi geait une dépense de mille sequins, mais l'abbé les tenait en réserve. Il s'agissait pour mon ami d'opter entre l'épée de Mars et l'oiseau de Minerve. L'abbé était certain de pouvoir acheter à son frère une compagnie dans les armées de Sa Majesté impériale apostolique, ou de lui procurer une chaire à l'université de Padoue; car argent fait tout. Mais mon ami, doué d'un sens droit et plein de nobles sentiments, savait que dans l'un et l'autre cas il lui fallait des connaissances pour fournir honorablement sa carrière, et, en attendant qu'il eût fait un choix, il étudiait les mathématiques avec succès. Il se décida pour la carrière des armes, imitant Achille, qui préféra le glaive à la quenouille. Aussi paya-t-il de sa vie comme le fils de Pelée; mais moins jeune à la vérité que le vainqueur d'Hector, et non d'un coup de flèche, mais de la peste, qu'il gagna dans le malheureux pays où l'indolente Europe permet aux Turcs de la perpétuer. L'air distingué, les nobles sentiments, les lumières et les vertus de Fabris auraient été ridicules sous le nom de Tognolo ; car telle est la force des préjugés, et surtout de ceux qui n'ont de point d'appui qu'un sot orgueil, qu'un nom malsonnant est dégradant dans le plus sot des mondes possibles. Je crois que ceux qui ont un nom malsonnant ou qui présente une idée indécente ou ridicule doivent en changer, s'ils aspirent aux honneurs, à la considération et à la fortune dépendante des sciences et des arts. Personne raisonnablement ne devrait pouvoir leur contester ce droit, pourvu que le nom qu'ils prennent n'appartienne à personne. L'alphabet est une propriété universelle, et chacun est le maitre de s'en servir pour créer un mot et en faire son appellatif. Il doit en être l'auteur. Voltaire, malgré son génie, ne serait peut-être pas allé à la postérité avec son Arouet, et surtout chez un

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penple où réqnÎToquc et le ridicale marclteitt totljoars en

première ligne. Comineiit anrait-oti tfoTivé an grand homme dans nn auteur d ro««t-f Et d'Alembert aurait-il atteint sa haote illustration et ea célébrité s'il se fût contfiDté d'être M. Le Rond ou ite rond? Quel éel&t aurait en Metastasio softs son vrai nom de Trapassoî Quelle impression Mélanciiton aurait-il faite avec son nom de Terre wof're? Aurait-il osé parler en philosophe moraliste et on réformateur de l'eucharistie et de tant d'autres choses saintes! Et M. de Beauhamais n'auraitril pas fait rire les uns et rougir les autres s'il avait conservé son nom de Beauvit, lors même que le premier de son ancienne famille aurait dû sa fortune â la réalité du nomî Enfin les Bourbeuo! auraient-ils fait sur le trûne une aussi belle figure que les Bourbons? Des Coraglio changeraient certainement de nom s'ils allaient s'établir en Portugal. Le roi Poniâtowski aurait, je pense, dû abdiquer le nom d'Auguste, qu'il avait pris ft son avènement an trône, quand il abdiqua la royauté. Les seuls Coleoni de Bergame seraient embarrassés de changer de nom, car ils seraient en même temps obligés de changer le signe de leurs armoiries, puisqu'ils ont sur l'écu de leur ancienne famille les deux glandes génératrices, et de détruire pai la la gloire du héros Bartelomeo, leur aïeul.

Vers la an de l'automne, mon ami Fabris me présenta ft une famille faite pour nourrir le cœur et l'esprit. C'étail A '- "tmpagne du côté de Zéro. On jouait, on se faisait p, on s'évertuait A se faire des niches. On en faisait plantes, et la bravoure consistait à ne se fdcher de , rire de tout; car il fallait entendre raillerie on pour buter. On faisait tomber des lits, on imitai! 'enants, on donnait aux demoiselles des pilules ou âgées diurétiques, et quelquefois de celles qui don- )s vents qu'on ne saurait retenir. Ces plaisanteries t quelquefois un peu loin ; mais tel était l'esprit de fie : il fallait rire. Je n'étais pas moins aguorri que ;res tant au passif qu'à l'actif; mais on finit par me m tour pendable, qui m'en inspira un autrs dont les

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eonséqtiefieés fâcheuses mirent an à la manie qui possédait tout le monde.

Nous allions ordinairement nous promener â une ferme à une demi-lieue de distance par le chemin ordinaire ; mais on abrégeait de moitié en passant un fossé profond et bourbeux sur une planche étroite, et c'était toujours le chemin que je forçais â prendre, malgré la peur de nos belles, qui tremblaient, quoique je les précédasse toujours en leur donnant la main de loin. Un beau jour, passant le premier pour exciter leur courage, tout à coup, vers le milieu, la planche cède sous moi, et me roilà dans le fossé, embourbé dans une boue puante qui me venait jusqu'au menton, et, malgré la rage que je sentais au fond du cœur, obligé par convention d*unir une allégresse factice à l'allégresse générale, qui cependant ne dura qu'un instant, car le tour était abominable et toute la société le déclara tel. On appela des paysans qui me tirèrent de là avec peine et à faire pitié. Un habit de saison tout neuf, brodé en paillettes, mes dentelles, mes bas, tout enfin était perdu; mais n'importe, je riais plus fort que les autres, bien qu'intérieurement je pensasse à me venger le plus cruellement que je pourrais. Pour connaître l'auteur de ce mauvais tour, je n'avais qu'à me tair« et à me montrer calme et indifférent. Il était évident qvnd la planche avait été sciée. On me reconduisit à la maison, et on me prêta un habit, une chemise, tout enfin; car, n'étant là cette fois que pour vingt-quatre heures, je n'avais rien avec I moi. Le lendemain je me rendis en ville, et le soir je revins trouver la joyeuse compagnie. Pabris, qui n'était pas moins irrité que moi, me dit que l'auteur du guetapens devait sentir son tort, car il ne se découvrait pas. Un sequin promis à une paysanne, si elle pouvait me dire par qui la planche avait été sciée, me fit tout connaître. Elle découvrit que c'était un jeune homme qu'elle me nomma. Je fus le trouver, et un autre sequin que je Iw promis, mais plus encore mes menaces, le forcèrent à .n'avouer qu'il avait été payé pour cela par le signer De-

netrio. Grec, marchand épicier, homme de quarante-cînq

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à cinquante ans, bon et aimable, auquel je n*avalg joué d'autre tour que celui de lui escamoter une gentille petite soubrette dont il était amoureux.

Satisfait de ma découverte, je me creusais le cerveau pour trouver un tour à lui jouer; mais, pour que ma vengeance fût pleine et entière, il fallait que mon tour fût plus fort que celui qu'il m'avait fait ; cependant mon imagination en défaut ne me fournissait rien de satisfaisant. Un enterrement me tira d'embarras.

Armé de mon couteau de chasse, je me rends au cimetière, tout seul, un peu après minuit ; je découvre le mort qu'on avait enterré le même jour, je lui coupe le bras auprès de l'épaule, non sans quelque peine ; et, après avoir recouvert le cadavre, je rentre dans ma chambre avec le bras du défunt. Le lendemain, après avoir soupe avec toute la société, je me lève et je rentre dans ma chambre comme pour aller coucher; mais j'en sors bientôt muni de mon bras, et, étant entré , dans la chambre du Grec, je me cache sous son lit. Un quart d'heure après, mon homme entre, se déshabille, éteint sa lumière et se couche. J'attends qu'il commence à s'endormir ; alors, m'étant placé au pied du lit, je tire peu à peu la couverture pour qu'il reste découvert jusqu'aux hanches. Il se met à rire en disant : Qui que vous soyez, allez-vous-en et laissez-moi dormir; car je ne crois pas aux revenants. En disant cela, il retire à lui la couverture et tâche de se rendormir.

J'attends cinq ou six minutes et je recommence à le découvrir ; mais, lorsqu'il veut retirer sa couverture, en me répétant qu'il ne craint pas les revenants, j'oppose de la résistance. Il se lève sur son séant pour tâcher de saisir la main qui tient la couverture, mais j'ai soin de lui faire trouver la main du mort. Comptant tenir l'homme ou Ja femme qui le plaisa.ntait, il tire à lui en riant, mais je tiens ferme le bras pendant quelques instants ; ensuite le lâchant tout à coup, le Grec retombe sur son chevet et ne prononce pas le mot.

Ma pièce étant jouée, je m'en vais doucement et, rentré dans ma chambre, je me couche.

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Je dormais profondément, quand un bruit d'allants et de venants m'éveilla le matin d'assez bonne heure. N'en comprenant pas la raison, je me lève, et la maîtresse de la maison, que le rencontre la première» me dit que ce que j'avais fait était trop fort.

— Qu'ai-je donc feit?

— M. Demetrio est mourant.

— L'ai-je donc tué?

. ËUe s'en va sans me répondre. Je m'habille un peu effirayé, mais dans tous les cas déterminé à faire l'ignorant ; je vais dans la chambre du Grec. J'y trouve toute la maison, et, tous me regardant avec horreur, on me fait les plus violents reproches. Je proteste de mon innocence, mais chacun me rit au nez. L'archiprêtre et le bedeau qu'on était allé chercher, et qui ne voulaient pas enterrer le bras qui était là, me dirent que j'avais fait un grand crime.

— Je suis étonné, mon révérend, dis-je à l'archiprêtre, du jugement téméraire que l'on se permet de porter sur mon compte sans qu'aucune preuve l'autorise.

— C'est vous, il n'y a que vous, dirent ensemble tous les assistants, qui soyez capable d'une telle abomination ; cela vous ressemble. Nul autre que vous n'aurait osé faire cela. Je suis obligé, ajouta l'archiprêtre, de dresser unprocès-verbal.

— Puisque vous le voulez, je vous en laisse parfaitement le maître, lui dis-je ; mais sachez d'avance que je ne crains rien. Je sors.

A dîner, me montrant calme et indifférent, on me dit qu'on avait saigné le Grec, qu'il avait recouvré le mouvement des yeux, mais non encore la parole ni la fermeté des membres. Le lendemain, il parla, et j'appris après mon départ qu'il était resté stupide et spasmodique. Il a passé le reste de sa vie dans ce triste état. Son sort me peina; mais n'ayant pas eu l'intention de lui faire autant de mal, pensant que le tour qu'il m'avait joué aurait facilement pu me coûter la vie, je m'en consolai.

Le même jour l'archiprêtre se décida à faire remettre

4^ MÉMOrnSS ï>fi CASANOVA.

le bras dans sa tombe, et il envoya contre moî, à la cbe-îl*

cellerie épiscopale de Trévise, une dénonciation en forme. Ennuyé des reproches qu'on me faisait, je retournai à Venise. Quinze jours après je reçus une assignation pour comparaître devant le magistrat au blasphème. Je priai M. Barbare de s'informer du motif de ladite assignation, car c'était une magistrature redoutable. Je m'étonnais qu'on procédât contre moi comme si l'on avait eu la certitude que j'eusse profané une tombe, tandis qu'on ne pouvait en avoir que le soupçon- Mais ce n'était pas cela. M. Barbaro me dit le soir qu'une femme avait porté plainte contre moi, demandant justice du viol de sa fille. Elle disait dans sa plainte qu'ayant attiré sa fille à la Zuecca, j'en avais abusé par force, et, pour preuve, ejle ajoutait que sa fille était dans son lit par suite de mauvais traite-, ments que j'avais employés pour en venir ^ bout.

Cette affaire était une de celles que l'on intente souvent pour causer des dépenses et des embarras, lors même qu'on est innocent. Je l'étais sur le fait du viol, mais il était vrai que j'avais rossé la fille d'importance. J'établis ma défense, et je priai M. Barbaro de vouloir bien la remettre au secrétaire du magistrat.

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