‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 152 sur 235 · CHAPITRE XVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIL

pelouse et n*ajant jamais jusqu'alors joui de ce bonheur, se mit à courir À droite, à gauche, avec tous les signes de la gaieté qui la dominait. Bientôt, obligée de s'arrêter faute d'haleine, elle se mit à rire en me voyant la contempler en silence dans une sorte d'extase. Bientôt elle me défie à la course ; le jeu me plaît, j'accepte; mais je yeux l'intéresser par une gageure. Celui qui perdra, lui dis-je, sera obligé de faire ce que le vainqueur voudra.

— Je le veux bien.

Nous établissons le but et nous partons. J'étais sûr de gagner; mais je voulus perdre, pour voir ce qu'elle me condamnerait à faire. D'abord elle court de toutes ses forces tandis que je ménage les miennes, de sorte qu'elle arrive au but avant moi. Tout en reprenant haleine, elle pense à me donner une bonne pénitence, puis elle court se cacher derrière un arbre et me condamne à trouver sa bague. Elle l'avait cachée sur elle, et par 1& elle me mettait en possession de toute sa personne. Je trouvai la chose charmante, car j'y vis clairement de la malice et de l'intention ; cependant je sentis que je ne devais pas en abuser, sa naïve confiance ayant besoin d'être encouragée. Nous nous asseyons sur l'herbe ; je visite ses poches, les plis de son corset, ceux de son jupon, puis ses souliers, enfin jusqu'à ses jarretières qu'elle avait attachées au-dessous du genou. N'ayant encore rien trouvé, je continue mes recherches, et, comme la bague devait être cachée sur elle, il fallait bien que je la trouvasse. Le lecteur devine sans doute que je soupçonnais la charmante cachette où ma belle l'avait mise; mais avant de venir là il fallait que je me procurasse une foule de jouissance que je savourai avec délices. La bague finit par être découverte entre les deux plus beaux gardiens que la nature ait jamais arrondis ; mais j'étais si ému en la retirant que ma main tremblait visiblement. — Pourquoi tremblez-vous î me ditelle.

— Je tremble du plaisir d'avoir trouvé la bague, car vous l'aviez si bien cachée ! Mais vous me devez ma revan che, et cette fois vous ne me vaincrez pas.

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— Nous verrons.

Nous partons, et, ne la voyant pas courir bien vit«, j« crus que je la devancerais & volonté. Je me trompais. Elle avait ménagé ses forces, et, quand nous fûmes aux deux tiers de la course, s'élançant tout à coup, elle me devance et je me vois perdu. Je m*avise d*ane ruse dont TefiTet est immanquable ; je fais semblant de tomber tout de mon long en poussant un cri douloureux. La pauvre petite s'arrête, court à moi tout effrayée et m*aide & me relever en me plaignant. Quant je me vois debout et devant, je me mets À rire, et, prenant mon élan, j'atteins le but qu'elle en étaii bien loin encore.

La charmante coureuse, tout ébahie, me dit : -* Yoiu ne vous êtes donc pas blessé?

— Non, car je suis tombé exprès.

— Exprès? pour me tromper ! Je ne vous aurais pas «pu capable de cela. Il n'est pas permis de gagner par firaudo, et je n'ai pas perdu.

— Oh I si, vous avez perdu, car j'ai atteint le but avant vous, et, ruse pour ruse, avouez que vous avez aussi chei^ ché à me tromper en prenant l'élan.

— Mais cela est permis, et votre ruse, mon ami, est de tout autre espèce.

— Mais elle m'a procuré la victoire, et

Vineaai per fortvna o per ingannâ, Il vincer nmpre fk laudabil oom (4).

— C'est ce que j'ai souvent entendu dire à mon frèr^, mais jamais & mon père. Bref, je conviens d'avoir perdu. Ordonnez, condamnez-moi : j'obéirai.

— Attendez. Asseyons-nous ; car j'ai besoin d'y penser. Je vous condamne À troquer avec moi de jarretières.

— De jarretières? Vous les avez vues, elles sont laides et ne valent rien.

— N'importe, Je penserai deux fois par jour à l'objet que

(i) Que Von obtienne la Yictoire par la fortune ou par la nue, ndnere

fat toujours une chose louable.

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j'aime, et à pea près aux mêmes instants où tous serez obligée de penser & moi.

— L'idée est fort jolie et elle me flatte. Je vous par^ donne mainjtenant de m*ayoif trompée.

— Voici mes vilaines jarretières.

— Ah! mon cher trompeur, qu'elles sont belles 1 Le joli présent I qu'elles plairont à ma mère ! C'est sûrement un cadeau qu'on vient de vous faire, car elles sont toutes neuves?

— Non, ce n'est pas un présent. Je les ai achetées pour vous, et je me suis creusé la cervelle oour trouver le mo ven de vous les faire agréer; c'est l'amour qui m'a suggéré de les faire devenir le prix d'une course. A présent vous pouvez vous figurer ma peine quand je vous ai vue au moment de me gagner. Le dépit m'a inspiré une tromperie fondée sur un sentiment qui vous fait honneur ; car, avouez que vous auriez montré un trop mauvais cœur si vous n'étiez accourue à mon secours.

— Et je suis sûre que vous n'auriez pas employé cette rase, si vous aviez pu deviner le mal que vous m'avez fait.

-— Vous vous intéressez donc bien vivement à moi?

— Je ferais tout au monde pour vous en convaincre. J*aime extrêmement mes jolies jarretières : je n'en aurai pas d'autres, et je réponds bien que mon frère ne mêles volera pas.

— En serait-il capable?

— Oh! très-capable, surtout si les agrafes sont d'or.

— C'est de l'or; mais dites-lui que c'est du cuivre doré.

— Mais vous m'apprendrez à accrocher ces jolies agrafes?

— Oui, bien certainement.

Nous allâmes dîner. Après le repas, auquel je me rappelle que nous fîmes également honneur, elle devint plus gaie et moi plus amoureux, mais aussi plus à plaindre A cause de la aureloi oue je m étais faite. Impatiente de mettre ses Jarretières^ elle me pria de Taider, de la meilleure

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foi du monde et sans malice ni coquetterie. Une jeune fille innocente, qui, malgré ses quinze printemps, n'a pas encore aimé et qui n*a vécu ni arec d'autres jeunes filles ni dans le monde, ne connaît ni la violence des désirs ni tout à fait ce qui les ùài naître. Elle n'a certainement aucune idée du danger des téte-à-téte. Quand Finstinct la rend amoureuse pour la première fois, elle croit l'objet de son amour digne de toute sa confiance, et elle croit ne ponyoir se faire aimer qu'en lui témoignant une confiance sans réserve.

Trouvant que ses bas étaient trop courts pour lui attacher la jarretière au-dessus du genou, elle me dit qu'elle les mettrait avec des bas plus longs, et À l'instant, tirant adroitement de ma poche ceux que j'avais achetés, je les lui fais accepter. Joyeuse et pleine de reconnaissance, elle s'assied sur moi, et, dans l'effusion de son contentement, elle me donne tous les baisers qu'elle aurait donnés & son propre père s'il lui avait fait un pareil présent Je lui rendais ses baisers en continuant & dompter avec force la violence de mes désirs : je me contentais de lui dire qu'un seul de ses baisers valait plus qu'un royaume. Ma charmante G. C. se déchaussa et se mit une paire de bas qui lui allaient jusqu'à moitié de la cuisse. Plus je la découvrais innocente, moins j'osais me déterminer ft m'emparer de cette ravissante proie.

Nous redescendîmes au jardin, et, après nous être promenés jusqu'au soir, nous allâmes ft l'Opéra, ayant soin de garder nos masques; car, le théâtre étant petit, on aurait pu nous reconnaître, et ma délicieuse amie était sûre que son père ne lui permettrait plus de sortir, s'il venait à savoir qu'elle jouissait de ce plaisir.

Nous étions tout étonnés de ne pas voir son frère. Nous avions à notre gauche le marquis de Montalegre, ambassadeur d'Espagne, avec la demoiselle Bola, sa maîtresse en titre ; et à notre droite deux masques, homme et femme, qui ne s'étaient point démasqués. Ces deux masques avaient constamment les yeux sur nous ; mais ma jeune amie, leur tournant le dos, ne pouvait pas s'en apercevoir. Pendant

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h "ballet, C. C. ayant mis le texte de l'opéra sur la hauteur d'appui de la loge, le masque homme allongea le bras et le prit. Jugeant par là que nous devions en être connus, je le dis à mon amie, qui se tourna et reconnut son frère. Le masque femelle ne pouvait être que son amie C. Comme P. C. connaissait le numéro de notre loge, il avait pris la loge voisine ; et, comme ce ne pouvait pas être sans intention, je prévis qu'il allait faire souper sa sœur avec cette femme. J'en étais fâché, mais je ne pouvais éviter la chose qu'en rompant en visière, et j'étais amoureux.

Après le second ballet, il vint dans notre loge avec sa belle, et, après les compliments d'usage, la connaissance se trouva faite et nous dûmes aller souper à son casino. Dès que les deux dames furent démasquées, elles s'embrassèrent, et la maîtresse de P. C. combla ma jeune amie d'éloges et de prévenances. A table elle affecta de la traiter avec une affabilité extrême, et C. C, n'ayant pas l'usage du inonde, la traita avec un extrême respect. Cependant, je voyais que C, malgré tout son art, laissait percer le dépit que lui causait la vue de la supériorité des charmes que j'avais préférés aux siens. P. C, fou de gaieté, s'épuisait en plates plaisanteries, dont sa belle seule riait ; moi, dans ma mauvaise humeur, j'en haussais les épaules, et sa sœur n'y entendait rien et, par conséquent, n'y répondait point. En somme, notre quadrille, mal assorti, était fort maussade.

Au dessert, P. C, un peu échauffé par le vin, embrassa sa belle et me provoqua à imiter son exemple avec sa sœur. Je lui dis qu'aimant réellement M"' C. C, je ne prendrais ces libertés que lorsque j'aurais acquis des droits sur son cœur. P. C. se mit à plaisanter là-dessus, mais C. lui imposa silence. Reconnaissant de cet acte de décence, je tire de ma poche la douzaine de gants que j'avais achetées, et, après lui avoir fait présent de six paires, je priai mon amie d'accepter les autres. P. C. se leva de table en ricanant, entraînant sa maîtresse qui était un peu dans les vignes du Seigneur, et se jeta avec elle sur un canapé. La scène devenant lubrique, je me plaçai de manière à les cacher e^

j'entraînai mon amie dans Tembrasure d*ane fenêtre. Je n^avais pu empêcher que G. C. ne vît dans une glace la situation des deux impudents, et elle avait le visage tout en feu; cependant, ne lui tenant que des propos décents, elle me pariait de ses beaux gants qu^elle pliait sur la console. Après son brutal exploit, Timpudent P. C. vint m'embrasser, et sa dévergondée compagne, imitant son exemple, smbrassa ma jeune amie en lui disant qu'elle était sûre qu'elle n*avait rien vu. G. G. lui répondit modestement qu'elle ne savait pas ce qu'elle aurait pu voir; maisud regard qu'elle m'aidressa me fit deviner tout ce qu'elle éprouvait. Quant À ce que j'éprouvais moi-même, je le laisse èl penser au lecteur, s'il connaît le cœur de l'homme. Gomment supporter cette scène en présence d'une innocente que j'adorais, lorsque j'avais à combattre contre mes propres désirs pour ne pas en abuser? J'étais sur des charbons 1 la colère et l'indignation, aux prises avec la retenue qui m'était commandée par le besoin de me conserver l'objet que je chérissais, me causaient un tremblement universel. Messieurs les inventeurs de l'enfer n'auraient pas manqué d'y placer cette souffrance, s'ils l'avaient connue. L'impudique P. G. avait cru, dans sa brutale action, me donner une grande preuve de son amitié, comptant pour rien le déshonneur de sa maîtresse et la délicatesse de sa sœur qu'il exposait à la prostitution. Je ne sais comment j'eus le courage de ne pas l'étrangler. Le lendemain, étant venu me voir, je l'accablai de reproches, et il tâcha de s'excuser en me disant qu'il ne l'aurait jamais fait s'il n'avait été persuadé que j'avais déjà traité sa sœur tète À tête comme il avait traité sa maîtresse devant nous.

Mon amour pour G. G. acquérait & chaque instant un nouveau degré d'intensité, et j'étais décidé à tout entr^ prendre pour la mettre à l'abri du parti que son indigne fpère aurait pu tirer d'elle en la livrant à quelqu'un de moins scrupuleux que moi. L'affaire me semblait pressante. Quelle horreur ! quelle espèce inouïe de séduction I Quel étrange moyen de gagner mon amitié! Et je me voyais dans la dure nécessité de dissimuler avec l'être que

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