‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 153 sur 235 · CHAPITRE XVÎT. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVÎT. S

je méprlsaifl lô plus au monde ! On m'avait informé qu'il était obéré, qu'il avait fait banqueroute à Vienne, où il avait femme et enfants ; qu'à Venise il avait compromis son père, qui avait été obligé de le chasser de la maison, et qui, par commisération, faisait semblant de ne pas savoir qu'il y logeait encore. Il avait séduit sa femme, ou plutôt sa maîtresse, que son mari ne voulait plus revoir, et, après lui avoir tout mangé, il cherchait à^ tirer parti de sa prostitution parce qu'il ne savait plus où donner de la tête. Sa pauvre mère, dont il était l'idole, lui avait donné tout ce qu'elle possédait, môme ses nippes ; et moi, je m'attendais à me voir importuner de quelque prêt ou caution; mais j'étais fermement disposé à tout lui refuser. Je ne pouvais supporter l'idée que C. Ç. dût devenir la cause innocente de ma ruine et servir d'instrument à son frère pour entretenir ses débauches.

Poussé par un sentiment irrésistible, par ce qu'on appelle de l'amour parfait, dès le lendemain j'allai voir P. 0., et, après lui avoir dit que j'adorais sa sœur avec l'intention la plus pure, je lui fis sentir toute la peine qu'il m'avait taite en oubliant tous les égards et cette pudeur que le libertin le plus achevé ne doit jamais blesser s'il a quelque prétention à la bonne société.

~ Dussérje, lui dis-je, renoncer au plaisir de voir votre angélique sœur, je suis décidé à ne plus me trouver avec vous ; mais je vous préviens que je saurai empêcher qu'elle ne sorte avec vous pour devenir entre vos mains le prix de quelque marché infâme.

Il s'excusa de nouveau sur son ivresse et stir ce qu'il ne croyait pas que j'eusse pour sa sœur un amour qui exclût la jouissance. Il me demanda pardon, m'embrassa en pleurant, et j'allais peut-être me laisser attendrir quand je vis entrer sa mère et sa sœur, qui me remercièrent avec effusion de cœur du joli présent que je lui avais fait. Je rérondis à la mère que ie n'aimais sa fille que dans l'espérance qu'elle me l'accorderait pour épouse.

— Dans cet espoir, madame, ajoutaft-je, je ferai parler h monsieur votre époux aussitôt que je me serai assuré un

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état qui me mette à môme de la faire viTre eonvenaMiement et de manière à la rendre heureuse.

En disant cela je lui baisai la main, et d*une façon si émue que les larmes me coulaient le long des joues. Ces larmes furent sympathiques et firent couler celles de cette bonne mère. Aprôs m'avoir remercié affectueusement, elle me laissa avec sa fille et son fils, qui semblsdt être trans^ formé en statue.

Il y a dans le monde grand nombre de mères de cette trempe, et ce sont souvent celles qui ont été constamment sages : elles ne soupçonnent pas la tromperie parce qu'elles ne sentent en elles d*autre mobile que celui des vertus; mais elles sont presque toutes victimes de leur bonne foi et de la confiance qu'elles ont en ceux qui leur semblent être pleins de probité. Ce que j'avais dit à la mère étonna la fille ; mais son étonnement fut bien plus grand quand elle sut ce que j'avais dit ft son frère. Après un moment de réfiexion, elle lui dit qu'avec tout autre que moi elle aurait été perdue, et qu'elle ne lui aurait pas pardonné si elle avait été à la place de sa dame ; car sa conduite envers elle était déshonorante autant pour elle que pour lui. P. G. pleurait, mais le traître était maître de ses larmes.

C'était le jour de la Pentecôte, et, comme il y avait relâche au théâtre, il me dit que si je voulais me trouver le lendemain au même endroit que les autres jours, il me remettrait sa sœur et que, conmie l'honneur ne lui permettait pas de laisser M^ C. seule, ils nous laisseraient en toute liberté.

— Je vous donnerai ma clef^ me dit-il, et vous reconduirez ma sœur ici après que vous aurez soupe où bon vous semblera

En achevant ces mots, il me donna la clef que je n'eus pas la force de refuser, et il nous laissa. Je sortis un instant après lui, en disant à mon amie que nous irions le lendemain au jardin de la Zuecca. Le parti qu'a pris mon fpère, me dit-elle, est le plus honnête qu'il pût prendre.

Je fus exact au rendez-vous, et, brûlant d'amour, je

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