CHAPITRE XVIII
complissement de ce vœu, quoiqu'il fût aussi le mien, ne dépendait pas entièrement de nous; mais qu^il était probable que, disposés comme nous Tétions, cela arriverait tôt ou tard.
Après avoir travaillé de notre mieux à raccoiçiplissement de ce grand œuvre, nous passâmes plusieurs heures dans un sommeil profond et délicieux/ i)ôs que nous fûmes réveillés, je fis venir des bougies et du caté, ensuite nous nous remîmes en action dans l'espoir de parvenir à Taecord de cette pâmoison commune qui devait assurer notre bonheur. Ce fut au milieu de nos plus doux ébats que Taiibe trop matinale vint nous surprendre, et nous nous hâtâmes de rentrer à Venise assez à temps pour éviter Toeil de la curiosité.
Nous renouvelâmes la*partie le vendredi; mais, quelque plaisir que je trouve aujourd'hui à me rappeler des ini$tants aussi heureux, je ferai grâee à mes lecteurs de la peinture de mes nouvelles jouissances : ils pourraient bien ne passe plaire à mes redites. Je dirai seulement qu'avant de nous séparer, nous fixâmes, mon amie et moi, notre dernière partie au jardin pour le lundi suivant, dernier jour de masques. La mort seule aurait pu me faire manquer à ce rendez-vous, car ce pouvait être le dernier jour de nos jouissances amoureuses.
Ainsi le lundi matin ayant vu P. C, qui me confirma le rendez- vous au même lieu et à la même heure, je ne manquai pas de m'y trouver. La première heure, malgré l'impatience, se passe vite ; mais la seconde est d'une longueur accablante. Cependant j'attendis la troisième et la quatrième sans que je visse venir le couple que j'attendais. J'étais dans un état à ne me figurer que les choses les plus sinistres. Si C. C. n'avait pas pu sortir, son frère attrait dû venir me le dire. Mais il se pouvait que quelque contre-temps invincible l'en eût empêché, et je ne pouvais pas moi-même l'aller chercher chez elle, quand ce n'aurait été que par la crainte de les manquer en chemin. Enfin, au moment où les cloches sonnaient VAngeltcs^ je me vois accosté par C. C. seule et masquée.
332 MÉMOIRES DE CASAKOVA.
— J*étais sûre, me dit-elle, que tu étais ici, et fai laissé dire ma môre. Me voilà. Tu dois être mort de faim. Moa père n*a point paru de toute la journée. Allons vite à notre jardin, car j'ai besoin de manger aussi : et puis Tamour nous consolera de tout ce que nous avons soufiert auionrd*bui.
Elle m*avait tout dit sans me laisser le temps de placer on mot ; je n*avais rien à lui demander : nous partimes, et nous nous mimes dans une gondole pour nous rendre & notre jardin. Il taisait un vent affi^ux, une espèce de tourmente, et, la gondole n*étant qu*à une seule rame, il y avait véritablement du danger. G. C, qui ne le soupçonnait pas, îolâtrait comme pour se dédommager de la contrainte où eUe avaitété toute la journée; mais les mouvements qu'elle taisait mettaient le barcarol en péril : si par malheur il fût venu à tomber dans Feau, rien h*aurait pu nous sauver, et nous aurions trouvé la mort au lieu du plaisir, que nous allions chercher. Je lui disais de se tenir tranquille ; mais^ dans la crainte de Teârayer, je n*osais lui taire connaitre le danger que nous courions ; mais le barcarol, qui n'avait pas les mêmes motifs d*égards, nous cria d une voix de stentor que si nuus ne nous tenions pas immobiles, nous étions tous perdus. Cette menace fit effet, et nous arrivâmes sans encombre. Je payad généreusement le barca- ]*ol, qui se mit à rire de joie en voyant l'argent que le danger lui valait.
Nous passâmes, dans notre casino, six heures fortunées et marquées par de nombreux exploits amoureux ; le sommeil cette fois ne fut pas de la partie. La seule pensée qui troublât notre joie, c'était que, le temps des masques étant fini, nous ne savions comment, dans la suite, nous procurer des entretiens amoureux. Nous convînmes que le mercredi matin j'irais faire une visite à son frère, et qu'elle j viendrait, comme de coutume.
Nous prîmes congé de la bonne jardinière, qui, ne pouvant plus se flatter de nous voir, nous exprima tous ses regrets et nous combla de bénédictions, ensuite je reconduisis heureusement mon amie jusqu'à sa porte, et je me retirai.