‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 157 sur 235 · CHAPITRE xvm · texte numérisé non relu

CHAPITRE xvm

ISTëtant levé à midi, je vis, à ma grande surprise, de la Haye et son élève Calvi, joli garçon, mais le singe de son précepteur dans toute la force du terme. Il marchait, il parlait, il riait absolument comme lui : c'était le même langage que celui du jésuite, français correct, mais âpre. Je trouvai cet excès d'imitation scandaleux, je crus devoir dire à de la Haye qu'il devait de toute nécessité démaniérer son élève, car cette servile singerie ne pouvait que lui attirer d'amôres railleries. Pendant que je lui faisais ma morale à ce sujet, le baron Bavois survint, et, dès qu'il eut passé une heure avec ce garçon, il fut tout à fait de mon avis Le jeune Calvi mourut deux ou trois ans après De la Haye, dont la fureur était de faire des élèves, deux ou trois mois après la mort de Calvi, devint instituteur du jeune chevalier de Morosini, neveu de celui qui avait fait la fortune du baron Bavois, et qui était alors commissaire de la république aux confins pour en régler les limites avec la maison d'Autriche, dont le conamissaire était le comte Christiani.

Amoureux outre mesure, je crus ne pouvoir plus différer une démarche dont je croyais que dépendait mon bonheur. Ainsi, après le dîner, dès que la société fut partie, je priai M. de Bragadin et ses deux amis de me donner deux heures d'audience dans le cabinet où nous étions inaccessibles. Là, sans nul exorde, je leur dis que j'étais amoureux de C. C. et déterminé à l'enlever s'ils ne trouvaient pas le moyen de la faire accorder par son père pour ma légitime épouse. Il s'agit, dis-je à M. de Bragadin, de me faire un état suffisant pour ma vie, et d'assurer dix mille ducats que cette jeune personne m'apporterait de dot. Leur réponse fut que si Paralis leur donnait toutes les instructions nécessaires, ils obéiraient avec plaisir. Je n'en demandais pas davantage. Je passai deux heures à faire toutes les pyramides qu'ils désirèrent, et la conclusion fut que M. de Bragadin en personne demanderait la jeune personne à son père, l'oracle donnant pour raison de ce choix que ce devait être le même que celui qui, au moyen de tous ses biens présents et à venir, assurerait la dot. Le

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père de mon amie étant alors à sa campagne, je leur dis qu'ils seraient exactement avertis de son retour, et qu'ils devaient être tous trois réunis quand M. de Bragadin lui ferait la demande de la main de sa ûlle.

Trôs-satisfait de ma démarche, je me rendis chez P. C. le lendemain matin. Une vieille femme m'ayant introduit, me dit que monsieur n'y était pas, mais que madame viendrait me parler. Elle vint en effet avec sa fille, et toutes deux me parurent fort tristes. J'en tirai mauvais augure, et C. C. me dit que son frère était en prison pour dettes ; qu'il était difficile de le faire sortir, parce que les sommes qu'il devait étaient trop considérables. La mère, tout en pleurant, me dit qu'elle était au désespoir de ne pouvoir le soutenir en prison, et me montra la lettre qu'il lui avait écrite, dans laquelle il la priait de remettre l'incluse à sa sœur. Je demandai à mon amie si je pouvais la lire ; elle me la donna, et je vis qu'il la priait de le recommander à moi. Je la lui rendis en lui disant de lui écrire que je me trouvais dans l'impossibilité de rien faire pour lui; en même temps je suppliai la mère de recevoir vingtcinq sequins, avec lesquels elle pourrait le secourir en lui en envoyant un ou deux à la fois. Elle ne consentit aies prendre qu'à force de prières que lui en fit sa fille.

Après cette scène fort peu réjouissante, je leur rendis compte de la démarche que j'avais faite pour obtenir la main de mon amie. M"** C. me remercia, trouva la démarche honorable et bien conduite ; mais elle me dit de ne rien espérer, car son mari, qui tenait à ses idées, avait promis de ne la marier qu'à dix-huit ans et surtout qu'à un négociant, n devait arriver ce jour-là même. Au moment de mon départ, mon amie me glissa un billet dans lequel elle me disait que je pouvais sans rien craindre, au moyen de la clef de la petite porte que j'avais, me rendre chez elle à minuit, que je la trouverais dans la chambre de son frère. Cela me combla de joie, car, malgré les doutes de la mère, j'espérais le succès le plus heureux.

Rentré chez moi, j'annonce à M. de Bragadin l'arrivée prochaine du père de mon adorable C. C, et aussitôt ce

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