‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 158 sur 235 · CHAPITRE xvnt · texte numérisé non relu

CHAPITRE xvnt

respectable vieillard se mit à lui écrire en ma présence. Il le priait de lui assigner Theure à laquelle il pourrait aller lui parler d'une affaire importante. Je le priai de ne lui envojer sa lettre que le lendemain.

Le lecteur devine qu'à minuit je ne me fis pas $,ttendre. J'entrai sans obstacle et je trouvai mon ange qui me reçut les bras ouverts. Tu n'as rien à craindre, me dit-elle; mon père est arrivé en parfaite santé et tout le monde dort dans la maison. Excepté l'amour, luidis-je, qui nous invite au plaisir. Il nous protégera, mon amiô, et demain ton père recevra un billet de mon digne protecteur. A ces mots, C. C. frissonna par un pressentiment ti*pp juste. Mon père, me dit-elle, qui actuellement ne pense à moi que comme on pense à un enfant, ouvrira les jeux sur moi, et, voulant éclaircir ma conduite, Dieu sait ce qu'il fera. Maintenant nous sommes heureux, plus encore que lorsque nous allions à la Zuecca, puisque nous pouvons nous voir chaque nuit sans contrainte : mais que fera mon père quand il saura que j'ai un amant I

— Que peut-il faire? S'il me refuse, je t'enlèverai, et le patriarche ne saurait nous refuser la bénédiction nuptiale. Nous serons l'un à l'autre pour la vie.

— C'est le plus ardent de mes vœux, et je suis prête â tout pour cela ; mais, mon ami, je connais mon père.

Nous passâmes deux heures ensemble, moins occupée de nos plaisirs que de nos peines : je la quittai en lui pro^ mettant de la revoir la nuit suivante. Je passai tristement le reste de la nuit, et vers le midi M. de Bragadin me dit qu'il avait envoyé le billet au père, et que celui-ci lui avait fait répondre qu'il irait lui-même le lendemain à son palais pour y recevoir ses ordres. Je revis mon amante vers minuit et je lui rendis compte de tout ce que s'était passé. C. C. me dit que la missive du sénateur l*avait beaucoup intrigué, car, n'ayant jamais eu affaire à M. de Bragadin, il ne pouvait imaginer ce que ce seigneur pouvait lui vouloir. L'incertitude, une sorte de crainte et un espoir confus rendirent nos plaisirs bien moins vifs pendant les deux heures que nous passâmes ensemble. J'étais

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gûr que M. Gh. C* le perd d6 mon amie, rentrerait diei lai aufi^itôt après son entrevue avec M. de Bragadin, qa^il ferais Deaucoup de questions à sa fille, et que, dans son embarras, G. G. pourrait se trahir. Elle le sentait eUeméme, et sa peine était visible. J*en étais extrêmement inquiet, et je souffirais de ne pouvoir lui donner aucun conseil, car je ne pouvais pas prévoir comment le père prendrait la chose. Elle devait naturellement lui cacher ceiv taines circonstances qui auraient pu nous préjudicier, tandis que dans Fessentiel elle devait dire la vérité et se montrer très-soumise à sa volonté. Je me trouvais dans une étrange situation, et surtout je me repentais d*avoir fait la grande démarche, précisément parce qu elle devait avoir un résultat trop décisif. Il me tardait de sortir de la cruelle indécision où je me trouvais, et je m*étonnais de voir ma jeune amie moins inquiète que moi. Nous nous séparâmes le cœur serré, mais avec Tespérance de nous revoir la nuit suivante : }e contraire me semblait impossible.

Le lendemain, après dîner, M. Gh. G. vint chez M. de Bragadin, mais je ne me montrai pas. Il passa deux heures avec mes trois amis, et je sus, dès qu'il fut parti, qu'il avait répondu ce que la mère m*avait déjà dit, mais avec une circonstance de plus très-afiigeante pour moi : c*est qu*il allait faire passer à sa fille dans un monastère les quatre années qu'elle avait encore à attendre avant de penser à se marier. Il avait fini par leur dire, comme un palliatif au refus, que si dans le temps j'avais un état solide, U pourrait consentir à notre union. Je trouvai cette réponse désolante, et, dans l'accablement où elle me jeta, je ne trouvai pas étonnant, la même nuit, de trouver la petite porte fermée en dedans.

Je retournai chez moi plus mort que vif, et je passai vingt-quatre heures dans la cruelle perplexité où l'on est quand on doit prendre un parti et qu'on ne sait lequel. Je pensais à un enlèvement, mais je découvrais mille difficultés qui pouvaient le rendre impossible, et, le fi'ère étant en prison, je trouvais fort difficile d'établir une correspon-

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dance avec ma femme: car je croyais telle C. C. bien autrement que si nous n'avions eu que la sanction d'un prêtre et le contrat d'un notaire.

Tourmenté par mille idées sombres ou désespérantes, le surlendemain je me décidai à aller faire une visite à M°^* C. Une servante vint m'ouvrir et me dit que madame était allée à la campagne et qu'on ne savait pas quand elle serait de retour. Cette nouvelle fut presque un coup de foudre : je restai comme une statue, sans mouvement; car, n'ajant plus cette ressource, je me voyais sans aucun moyen de me procurer le moindre renseignement, je m'efforçais de me montrer calme en présence de mes trois amis ; mais j'étais, dans le fait, dans un état à faire pitié, et le lecteur le concevra peut-être quand je lui aurai dit que, dans mon désespoir, je me résolus à faire une visite à P. C. dans sa prison, espérant pouvoir apprendre quelque chose par sa voie.

Cette démarche fut infructueuse, il ne savait rien et je le laissai dans son ignorance. Il me conta une foule de mensonges que je fis semblant de prendre pour argent comptant, et, après lui avoir fait présent de deux sequins, je le laissai en lui souhaitant une prompte délivrance.

Je me torturais l'esprit pour parvenir à trouver un moyen de connaître l'état de mon amie, que je supposais devoir être affi*eux, et, la voyant malheureuse, je me faisais les plus vifs reproches d'en être la cause. J'en étais au point d'avoir perdu l'appétit et le sommeil.

Deux jours après le refus du père, M. de Bragadin et ses deux amis étaient allés à Padoue pour y passer un mois. J'étais resté seul au palais, le triste état de mon âme ne m'ayant pas permis de les accompagner. Cherchant de la dissipation, j'avais joué, et, jouant avec distraction, j'avais constamment perdu; î'avais vendu tout ce que j'avais de quelque prix et je devais partout Je n'avais de secours à espérer que de mes trois bienfaisants amis, et la honte m'empêchait de leur découvrir mon état. Je me trouvais dans la situation la plus propre au suicide, et j'y pensais en me rasant devant une glace, quand un domestique

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entra dans ma chambre avec une femme qai m'apportait nne lettre. Cette femme 8*approche et, me présentant la lettre :^

— Étes-Tous, me dit-elle, la personne à qui elle s'adresse?

Je vois Tempreinte d^nn cachet que j^avais donné & G. G*; Je cras tomber mort. Pour me calmer, je dis à la femme d'attendre, pensant à finir de me raser : mais la main me refusait son ministère. Je pose le rasoir, et, tournant le dos au porteur , je détache la lettre, et je lis ce qui suit:

« Avant d'écrire en détail, je dois m'assurer de cette femme. Je suis en pension dans ce couvent, très-bien traitée, et je jouis d'une santé parfaite, malgré le trouble de mon esprit. La supérieure a ordre de ne me laisser voir personne et de ne me permettre aucune correspondance avec qui que ce soit. Cependant je suis déjà sûre de pouvoir t'écrire malgré la défense. Je ne doute pas de ta foi, mon cher époux, et je suis certaine que tu ne douteras jamais d'un cœur où tu règnes tout entier. Compte sur mon empressement à faire tout ce que tu m'ordonneras ; car je suis à toi et à toi seul. Réponds-moi peu de mots jusqu'à ce que nous soyons sûrs de notre messagère.

» De Muraii, le i% juin. •

Cette jeune personne était devenue savante en morale en moins de trois semaines ; mais elle avait eu Taïnour pour précepteur, et l'amour seul fait des miracles. L'instant où le criminel passe de l'état de condamnation à l'état de grâce, ou l'homme qui passerait de la mort à la vie et se trouverait dans un moment de crise souvent supérieur à ses forces, tel fut l'état où je me trouvai en achevant la lecture delà lettre de mon amie. J'eus besoin de plusieurs minutes de repos pour reprendre mes sens, et me retrouver dans mon assiette naturelle.

Je demandai à cette femme si elle savait lire.

— Ah! monsieur, si je ne le savais pas, je serais bien ^ plaindre. Nous sommes sept femmes destinées au service

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