CHAPITRE xvm
des saintes reHgienses de Muran. ObaeuBe de nous Tient à son tour à Venise une fois par semaine : j'y viens tous les mercredis, et d'aujourd'hui en huit je pourrai tous apporter la réponse de la lettre que, si vous voulez, vous pouvez écrire actuellement.
— Vous pouvez donc vous charger des lettres que les religieuses veulent vous confier?
— Cela n'entre pas dans nos conventions ; mais la plus impertante des commissions qu'on nous donne étant la remise fidèle de lettres, on ne voudrait pas de nous si nous n^étions pas en état de lire l'adresse de celles dont nous sommes chargées. Les religieuses veulent êtres sûres que nous ne donnerons pas à Pierre la lettre qu'elles écrivent & Paul. Nos mères ont toujours peur que nous ne fassions cette balourdise. Vous me verrez donc d'aujourd'hui en huit a la même heure ; mais donnez ordre qu'on vous réveille si vous dormiez, car on nous mesure le temps au poids de l'or. Soyez surtout bien sûr de ma discrétion tant que vous aurez affaire à moi; car, si je ne savais pas me taire, je perdrais mon pain, et alors que ferais-je, veuve et avec quatre enfants, un fils de huit ans, et trois jolies filles dont l'aînée n'a que seize ans ? Vous serez le maître de les voir quand vous viendrez à Muran. Je demeure auprès de l'église du côté du jardin, et je suis toujours chez moi ou occupée pour le service du couvent, dont les commissions ne tarissent pas. Mademoiselle, dont je ne sais pas encore le nom, car il n'y a que huit jours qu'elle est chez nous, m'a donné cette lettre, mais si adroitement! Oh! elle doit être aussi spirituelle qu'elle est belle; car trois religieuses présentes ne se sont aperçues de rien. Elle me l'a donnée avec ce billet pour moi, que je vous laisse aussi. La pauvre enfant ! elle me recommande le secret, mais elle peut y compter. Écrivez-lui, je vous prie, qu'elle peut être sûre, et répondez-lui de moi hardiment. Je ne vous dirai pas d'en feire autant des autres, quoique je les croie toutes trèshonnêtes, car Dieu ne veuille que je pense mal de mon prochain ; mais, voyez-vous, elles sont toutes ignorantes, et il est sûr qu'elles jasent au moins avec leur confesseur.
340 MÉMOIBBS PB CASANOVA.
Pour moi, gr&ce À Diea, je sais bien que je ne dois an mien que Faveu de mes péchés, et porter une lettre d'une chrétienne à un chrétien n*en est pas un. Au reste, mon confesseur est an bon vieux moine, sourd, je crois, car le bonhomme ne me répond jamais rien; mais s*il Test, ce sont ses affaires et non les miennes.
Je n'avais pas dessein d'interroger cette femme, mais je l'aurais eu qu'elle ne m'en aurait pas laissé le temps; car, sans lui faire aucune question, elle me disait tout cq que je pouvais avoir envie de savoir, et cela dans l'intention de me servir exclusivement d'eUe.
Je me mis de suite à répondre à ma chère recluse, avec l'intention de ne lui écrire que quelques lignes, comme elle me le recommandait; mais je n'avais pas assez de temps pour lui écrire si peu. Ma lettre fut un verbiage de quatre pages, et elle dit peut-être moins que la sienne n'exprimait dans une. Je lui disais que sa lettre m'avait sauvé la vie, et je lui demandais si je pouvais espérer de la voir. Je lui mandais que j'avais donné un sequin & la porteuse, qu'elle en trouverait un autre sous le cachet de la lettre, et que je lui enverrais tout l'argent dont elle pourrait avoir besoin. Je la priais de ne pas manquer de m'écrire tous les mercredis, d'être persuadée que ses lettres ne seraient jamais assez longues, et qu'elle devait me rendre un compte détaillé non-seulement de tout ce qui la regardait, de tout ce qu'on lui faisait faire, mais aussi de toutes ses pensées sur le projet de briser ses chaînes et de détruire tous les obstacles qui pourraient s'opposer à notre mutuel bonheur; car je me devais tout entier à elle, comme elle me disait qu elle se devait toute à moi. Je lui insinuais qu'elle devait employer tout son esprit à se faire aimer de toutes les religieuses et des pensionnaires, sans cependant leur faire aucune confidence, ni montrer aucun mécontentement qu'on l'eût mise au couvent. Après l'avoir louée sur son esprit qui avait trouvé le moyen de m'écrire malgré la prohibition supérieure, je lui faisais sentir qu'elle devait avoir le plus grand soin de ne point se laisser surprendre pendant qu'elle m'écrirait ; car, si cela arrivait, on ne