‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 162 sur 235 · CHAPITRE xvm · texte numérisé non relu

CHAPITRE xvm

à mon réveil, je Tois de la Ha je paraître lamine rayonnante; et, avec un air de dévouement et d*amitié, il m*exagère ses sentiments pour moi. Je savais à quoi m*en tenir, et je Tattendais au dénoûment. Mon cher ami, me. dit-il enfin, pour quelle raison avez-vous per* suadé & M. Dandolo de ne pas faire ce que je lui avais insinué?

— Que lui avez-vous donc insinué t

— Vous le savez.

— Si je le savais, je ne vous le demanderais pas.

— Il m'a dit lui-même que vous lavez déconseillé. Passe pour déconseillé, mais non pas dissuadé ; car, s*il

avait été persuadé, il n*aurait pas eu besoin de me demander conseil.

— Comme vous voudrez ; mais puis-je vous demander Tos raisons?

— Dites-moi auparavant de quoi il s'agit.

— Ne vous IVt-il pas dit lui-même ?

— Cela se peut; mais si vous voulez que je vous dise mes raisons, il faut que j'apprenne le tout de votre bouche, car il m'a parlé en secret.

— A quoi bon cette réserve?

— Chacun a ses principes et sa manière de voir. Je pense assez bien de vous pour croire que vous ne feriez pas autrement que moi; car il me semble vous avoir entendu dire qu'en matière de secret, il faut se tenir àFabri de la surprise.

— Je ne suis pas capable de surprendre un ami; mais, en thèse générale, votre maxime est bonne. J'aime la circonspection. Voici de quoi il s'agit. Vous savez que M"** Tripolo est restée veuve, et que M. Dandolo lui fait une cour assidue après la lui avoir faite pendant dix ans du vivant de son mari. Cette dame, qui est encore jeune, belle et fraîche, qui du reste est très-sage, désire de devenir sa femme. C'est à moi qu'elle s'est confiée ; et, ne voyant dans cette union rien que de très-louable, tant au temporel qu'au spirituel, car vous savez que nous sommes tous hommes, je m'en suis mêlé avec un vrai plaisir^

Je crois même avoir vu M. Dandolo incliné à ce mariage lorsqu'il me dit qu'il me donnerait sa réponse aujourd'hui. Je ne suis nullement étonné qu'il vous ait demandé conseil sur l'affaire, car il est de l'homme prudent d'en prendre d'un ami sage avant de se décider à une démarche décisive de cette importance; mais je vous dirai sincèrement que je suis étonné qu'un te] mariage n'ait pas votre approbation. Excusez-moi si, pour m'instruire, je désire savoir pourquoi votre sentiment est l'opposé tîu mien.

Ravi d'avoir tout découvert et d'être arrivé ft temps pour empêcher mon ami, qui était la bonté même, de contracter un mariage ridicule, je répondis à mon tartufe que j'aimais M. Dandolo, et que, connaissant son tempérament, j'étais sûr qu'un mariage avec une femme comme M"« Tripolo lui abrégerait la vie. Cela étant, convenez, lui dis-je, qu'en ami véritable je devais le déconseiller. Vous souvenez-vous de m'avoir dit que c'est la même raison qui vous a empêché de vous marier? Vous souvenez- vous de m'avoir vivement parlé À Parme en faveur du célibat! Faites attention aussi, je vous prie, que tout homme a un petit fonds d'égoïsme, et qu'il m'est permis d'avoir le mien en pensant que si M. Dandolo prenait une femme, le crédit de cette femme devrait être de quelque poids, et que tout ce qu'elle gagnerait sur son esprit serait en pure perte pour moi. Vous vojez bien qu'il n'est pas naturel que je lui conseille de faire un pas qui tournerait tout à mon désavantage. Si vous pouvez me démontrer que mes raisons sont frivoles ou sophistiques, parlez : je chanterai la palinodie à M. Dandolo ; M"* Tripolo deviendra sa femme à notre retour à Venise. Mais je vous préviens que je ne me rends qu'à la conviction.

— Je ne me crois pas assez fort pour vous convaincre. J'écrirai à M*"* Tripolo que c'est à vous qu'elle doit s'adresser.

— Ne lui écrivez pas cela, car elle croira que vous vous moquez d'elle La croyez-vous assez hébétée pour se flatter que je consentirais à ses désirs? Elle sait que je ne l'aime pas.

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