‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 163 sur 235 · CHAPITRE xvin · texte numérisé non relu

CHAPITRE xvin

— Gomment saurait-elle que vous ne Taimiea pas?

— Elle doit avoir remarqué que je ne me suis jamais soucié que M. Dandolo me menât chez elle. Sachez enfin que tant que je vivrai avec ces trois amis, ils n'auront d'autre &mme que moi. Quant à vous, mariez- vous si vous voulez : je vous promets de ne pas vous contrecarrer ; mais, si vous voulez que nous soyons amis, abandonnez le projet de me les débaucher.

— Vous êtes caustique ce matin.

— J'ai perdu cette nuit tout mon argent.

— J'ai donc mal pris mon temps. Adieu.

A compter de ce jour, de la Haye devint mon ennemi secret, et il n'a pas mal contribué à me faire mettre sous les Plombs, deux ans après, non par des calomnies, car je ne crois pas qu'il en fût capable, quoique jésuite : même parmi ces gens, il y a parfois des mœurs ; mais bien par des propos mystiques tenus à des dévots. Je crois devoir prévenir mes lecteurs que s'ils aiment ces sortes de gens, ils ne doivent pas lire ces Mémoires, car c'est une engeance que je ne suis pas payé pour épargner. Il ne fut plus question de ce beau mariage. M. Dandolo continua à voir sa belle veuve tous les jours, et je me fis défendre par l'oracle de mettre jamais les pieds chez elle.

Don Antonio Croce, jeune Milanais que j'avais cohnu à Reggio , grand joueur et correcteur fieflé de la mauvaise fortune, vint me voir au moment où de la Haye venait de sortir. Il me dit que, m'ayant vu perdre mon argent, il venait me proposer le moyen de me refaire, si je voulais me mettre de moitié avec lui dans une banque de pharaon qu'il ferait chez lui, et qu'il aurait pour pontes sept ou huit riches étrangers qui faisaient tous la cour à sa femme. Tu mettras, me dit-il, trois cents sequins à ma banque, et ta seras mon croupier. J'ai trois cents sequins aussi ; mais ils ne suffisent pas, car les pontes sont forts Viens dîner chez moi, et tu feras leur connaissance. Nous pourrons jouer demain vendredi, puisqu'il n'y a pas d'opéra, et sois sûr que nous gagnerons de l'or, car un Suédois, nommé Gilenspetz, peut, à lui seul, perdre vingt mille sequins.

340 VÊMOUtES DB CilSANOYA.

J*étai8 sans ressources, ou au moins je ne poavais en espérer qae de M. de Bragadin, que j^avais honte d'importuner. Je sentais bien que la proposition de Croce n'était pas sévèrement morale, et que j'aurais pu me trouver en meilleure société; mais si j*avais refusé, la bourse des amoureux de M"** Croce n*en aurait pas été moins maltraitée : un autre aurait profité de la fortune. Je ne fus donc pas assez rigoriste pour refuser mon assistance en qualité d'adjudant et ma part au gâteau: j'acceptai rinvitation.

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