‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 165 sur 235 · CHAPITRE TSX · texte numérisé non relu

CHAPITRE TSX

tenter la fortune. Il ne me laissa pas longtemps dans Tincertitude du soupçon ; car, m'ajant conduit dans son cabinet, il me montra cinquante doblones da ocho (l), ce qui faisait trois cents sequins. Quand je yis que ce correcteur de fortune n'avait pas jeté son dévolu sur moi pour me &ire sa dupe, je lui dis que je procurerais la somme ; et alors il invita tout le monde & souper pour le lendemain. Nous convînmes de partager avant de nous séparer, et qu*il ne tiendrait aucune somme sur parole. Il fallait trouver la somme ; et à qui avoir recours ? Je e vis que M. de Bragadin à qui je pusse la demander. Ce bon et généreux vieillard neTavaitpas; car sa caisse habituellement était à sec ; mais il trouva un usurier, engeance assez commune pour le malheur de la jeunesse, et, sur un billet qu'il signa, il me donna mille ducats vénitiens ft cinq du cent par mois, Tintérêt du mois, prélevé d'avance. C'était la somme qu'il me fallait. Je me rendis au souper; Groce tailla jusqu'au point du jour, et nous nous partageâmes seize cents sequins. On rejoua le lendemain, et le seul Gilenspetz perdit deux mule sequins : le juif Mendex en perdit mille. Le dimanche fut sanctiûé par une relâche; mais le lundi la banque gagna quatre mille sequins. Le mardi, ajant tous dîné ensemble, on recommença à jouer ; mais à peine y avait-il quelque tours de faits qu'un exempt du podesta entra et dit à Croce qu'il avait ordre de lui dire deux mots à l'écart. Ils sortirent ensemble, et, étant rentré peu après avec un air un peu confus, il nous dit qu'il venait de recevoir l'ordre de ne plus tailler chez lui. Madame se trouva mal, les pontes filèrent, et moi, après avoir pris la moitié de l'or qui se trouvait sur la table, je fis comme les autres : je m'en allai, crainte de pis. Croce me dit en partant que nous nous reverrions à Venise, car il avait ordre de quitter l'endroit dans les vingt-quatre heures. Je m'y attendais, car il était trop connu; mais son plus grand crime aux yeux du podesta, c'est qu'on voulait que les amateurs allassent

(i) Quadruples de 80 piécètes, ou 35 francs de France»

348 MÉMOUUBS PS CASANOVA.

au foyer de TOpéra, où la plupaii; dos banqxiiers étpieni des nobles yënitiens.

Je partis par un temps affreux au commencement de la nuit à franc étrier, car rien n aurait pu me retenir, puisque le lendemain je devais recevoir de bonne heure une lettre de ma chère recluse. A six milles de Padoue, mon cheval s*abattit sur le âanc, et je me trouvai pris dessous avec la jambe gauche. J'étais en bottes molles, et je craignais de m être blessé. lie postillon qui me précédait, ayant entendu le bruit de ma chute, vint à moi et me dég^^ea sans encombre; mais mon cheval 8*était estropié. J*use de mon droit en montant le cheval du postillon ; mais rinçaient le prend au mors et veut m'empêcher d'aller plus loin. Je cherche à lui démontrer qu'il a tort ; mais, n'entendant pas raison, il persiste t m*arrêter, et moi, pressé d'arriver, je lui tire un coup de pistolet à brûle-pourpoint mais sans le toucher. jElfrayé, il s'éloigne, et je pique des deux. Arrivé au Dolo, j'entre à l'écurie, et je selle moimême un cheval que le postillon, au moyen d*un écu, indiqua comme excellent. On ne trouve pas extraordinaire que mon autre postillon soh resté en arriére, et nous partons. Il était une heure après minuit ; Torage avait abimé les chemins et il faisait noir à ne pas voir à deux pas devant soi : l'aube commençait à paraître quand j'arrivai à Fusine.

Les bateliers me menacent d'un nouvel orage ; mais, bravant tout, je monte une remorque à quatre rames et j'arrive che? moi sain et sauf, mais transi et mouillé jusqu'aux os. Il n'y avait pas un quart d'heure que j'étais arrivé quand la messagère de Muran me remit une lettre en me disant qu'elle reviendrait dans deux heures pour en recevoir la réponse. Cette lettre était un journal de sept pages, dont la traduction ûdèle pourrait ennuyer le lec< teur; mais en voici l'extrait.

Le père de C. C. , après avoir parlé à M. de Bragadin, était rentré chez lui, avait appelé la mère et la fille dans sa chambre et lui avait demandé avec douceur où elle m'avait connu. Elle lui répondit qu'elle m'avaiit parlé

Page 1