CHAPITRE XIX
quatre ou cixiq fois dans la chambre de son frère, où je lui avais demandé si elle consentirait à devenir ma femme, à quoi elle avait répondu qu'elle dépendait de son père et de ^a mère. Le père lui avait dit alors qu'elle était trop jeune pour penser à se marier, et que d'ailleurs je n'avais pas encore d'état. Après cette sentence, il était allé dans la chambre du fils, avait fermé la petite porte en dedans ainsi que celle qui communiquait avec la chambre de la mère, et lui ordonna dç m^ faire dire qu'elle était allée à la campagne dans le cas où je me préseiiterais pour lui faire visite.
Deux iours après, il alla la trouver au lit de sa mère qui était malade, et lui dit que sa tante allait la conduire à. un couvent, où elle pesterait en pension jusqu'au moment où elle recevrait un époux des mains de son père et de sa mère. Elle lui avait répondu que, parfaitement soumise à ses volontés, c'était avec plaisir qu'elle lui obéissait. Content de sa docilité, son père lui promit de l'aller voir et l'assura que sa mère irait aussi dès qu'elle serait rétablie. Un quart d'heure après, sa tante vint la prendre, et une gondole les conduisit au couvent où elle se trouvait. On lui avait apporté 9on Ut et ses effets; elle était très-contente de $a chambre et de la religieuse à laquelle on l'avait consignée et dont elle dépendait. C'est d'elle qu'elle avait reçu la défense de recevoir ni lettres ni visites, ni d'écrire à personne sous peine d'excommunication du saintpère, de damnation éternelle et autres bagatelles pareilles; cependant cette même religieuse lui avait donné du papier, de l'encre et des livres, et c'était la nuit qu'elle transgressait les ordres monastiques en s'occupant à m'écrire tous ces détails. Mon amie me marquait qu'elle croyait la porteuse discrète et fidèle, et qu'elle pensait qu'elle le serait toigours, car elle était pauvre et nos sequins étaient une petite fortune pour elle.
Elle me disait d'une manière très-plaisante que la plus belle de toutes les religieuses du couvent l'aimait à la folie, qu'elle lui donnait deux fois par jour des leçons de langue française, et qu'elle lui avait défendu amicalement
IL * »o
de lier connaissance avec les pensionnaires. Cette religieuse n'avait que vingt-deux ans; elle était belle, riche et généreuse : toutes les autres lui témoignaient beaucoup d'égards. Quand nous sommes seules, me disait mon amie, elle me donne des baisers si tendres que ta en serais jaloux si elle n'était pas femme. Quant an projet d'enlèvement, elle me disait qu'elle n'en croyait pas l'exécution difficile, pourtant que la prudence devait nous conseiller d'attendre qu'elle eût pu m'informer exactement des localités, qu'elle ne connaissait pas encore suffisamment. Elle me reconmiandait la fidélité comme garant de la constance, et elle finissait par me demander mon por^ trait en ba^e, mais avec un secret qui ne fût connu que de nous. Elle me disait que je pourrais lui faire tenir ce bgou par sa mère qui se portait bien, et qui tous les jours aUait seule à la première messe de sa paroisse. Elle m'assurait que sa bonne mère serait ravie de me voir et de faire ce que je lui demanderais. Au reste, j'espère me trouver dans quelques mois dans un état à scandaliser le couvent, si l'on s'obstine À vouloir m'y retenir.
Je finissais ma réponse quand Laure, la messagère, revint, pour la prendre. Après lui avoir donné le sequîn promis, je lui remis un paquet avec de la cire d'Espagne, du papier, des plumes et un briquet, qu'elle me promit de remettre à ma belle. Mon amie lui avait dit que j'étais son cousin, et Laure faisait semblant de le croire.
Ne sachant que faire à Venise, et croyant mon honneur engagé à paraître à Padoue, où l'on pouvait croire que j'avais reçu le même ordre que Croce, je me hâtai de déjeuner, ensuite j'allai prendre un boleton (1) à la poste de Rome ; car je prévoyais que mon coup de pistolet et le cheval estropié auraient mis les maîtres de poste de mauvaise humeur ; mais ils ne pouvaient me refuser des chevaux, s'il y en avait, en montrant ce qu'on appelle en Italie le boleton. Quant au coup de pistolet, je ne craignais rien, car j'avais manqué exprès l'insolent postillon ;
(i) Billeu