CHAPITRE XDC
et quand bien même je l'aurais couché sur le carreau, il n'en aurait rien été.
Je pris à Fusine une voiture à deux roues, car j'étais si fatigué qu'il m'aurait été impossible de monter à cheval, et en cet état j'arrive au Dolo, où, étant reconnu, on me refuse des chevaux.
Je crie, et le maître de poste sort et me menace de me faire arrêter si je ne lui paye le cheval que j'avais crevé. Je lui réponds que si le cheval était mort j'en rendrais compte au maître de poste à Padoue, et que pour lui il eût à me fournir des chevaux sans retard. En disant cela je lui montrai le redoutable boîeton. Cette vue lui fit baisser le ton ; mais il me dit que, quand même il me donnerait des chevaux, j'avais si maltraité le postillon qu'aucun ne voudrait m'accompagner. Dans ce cas, lui dis-je, ce sera vous qui in'accompagnerez. Pour toute réponse il me rit au nez, me tourne le dos et s'en va. Je prends deux témoins et je me rends chez un notaire, qui dresse un procès-verbal dans lequel j'intime au maître de poste la dépense de dix sequins par heure de retard jusqu'à ce qu'il m'ait fourni des chevaux.
Dès qu'il eut connaissance du procès-verbal, s'étant sans doute préparé d'avance, il fit sortir deux chevaux furieux. Je vois le projet, qui était de me verser en route et de me jeter peut-être dans la rivière ; mais je dis froidement au postillon qu'au moment même où il me verserait je lui ferais sauter la cervelle d'un coup de pistolet : effrayé, il rentre ses chevaux en déclarant au mp-ître qu'il ne me conduirait pas. Au même instant arrive un courrier qui demande six chevaux de voiture et deux chevaux de selle. Je signifie au maître de poste que personne ne partira avant moi, et que, s'il fait résistance, il y aura dn sang de versé ; et pour donner du poids à ma menace, je tire mes pistolets. Mon homme jure, peste ; mais tous les assistants lui donnent tort, il s'en va.
Cinq minutes après, voilà Croce dans une belle berline à six chevaux avec sa femme, une femme de chambre et deux domestiques en grande livrée. Il descend, nous nous
embrassons, et je lui dis d*an air triste qu*ilBO partira pas avant moi. Je loi conte Tafiaire ; il m'approuve, gronda en grand seigneur et fait trembler tout le monde. Le maître de poste avait disparu ; sa femme vient et ordonne qu'on me serve. Croce, pendant ce temps, me dit que je fietisaisbien de me remontrer à Padoue, où le bruit courait que j'en étais parti par ordre. On a également fait partir, me dit-il, M. de Gondoin, colonel au service du duc de Modène, parce qu'il tenait une banque chez lui. Je lui promis daller le voir à Venise la semaine suivante. Cet homme, qui m'était tombé des nues dans un moment de détresse, avait gagné dix mille sequins en quatre séances : j'en avais touché cinq mille, etje m'empresgai depayer mes dettes et de retirer tous les effets que j'avais mis en gage. Ce gradin me remit en fortune, car depuis cet instant je perdis le guignon qui s'était comme attaché à mes pas. J'arrivai heureusement à Padoue, et le portillon, qui, par crainte, peut-être, m'avait parfaitement mené, fut content de moi : c'était pour faire ma paix avec cette sorte de gens. Mon arrivée combla de joie mes trois amis, que mon départ précipité avait mis en alarme, à l'exception de M. de Bragadin, entre les mains duquel j'avais mis ma cassette la veille. Ses deux amis croyaient au bruit qui s'était répandu que le podesta m'avait aussi envoyé l'ordre de partir. Ils ne réfléchissaient pas qu'étant citoyen de Venise, on ne pouvait point m'intimer un pareil ordre sans s'exposer à des poursuites. J'étais fatigué; mais au lieu d'aller me coucher, je fis grande toilette pour aller à l'Opéra sans masque. Je dis à mes anais qu'il lallait que je me montrasse pour démentir tout ce que de mauvaises langues avaient débité sur moA compte. De la Haye me dit :
— Je suis charmé si tout ce qu'on dit est faux ; mais vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous, car votre départ précipité fournissait ample matière aux conjectures.
— Et à la calomnie.
— C'est possible ; mais le public veut tout savoir, et ce qu'il ne peut deviner il l'invente.