CHAPITRE XIX. 35â
— Et les sots et les méchants s'empressent de répéter ses inventions.
— Mais il est certain cependant que vous avez voulu tuer le postillon. Est-ce encore une calomnie?
— La plus grande de toutes. Croyez-vous qu'une maiù sûre puisse, sans le vouloir, manquer un homme à brûlepourpoint?
— Cela me parait difficile, mais est-il au moins certain que le cheval est mort et que vous le payerez?
— Non, pas même quand il serait à vous, car le postillon me devançait. Vous qui savez beaucoup, connaissezvous le règlement des postes? D'ailleurs j'étais pressé, car * j'avais promis à une jolie femme de déjeuner seulement avec elle, et ces promesses, vous le savez, on n'y manque pas.
Le sieur de la Haye me parut piqué dé l'ironie un peu caustique dont j'avais assaisonné le dialogue ; mais il lé fut bien davantage quand, tirant un rouleau de sequinâ de ma poche, je lui rendis la somme qu'il m'avait prêtée à Vienne. L'homme ne raisonne bien que quand il a la bourse bien fournie ; alors il a la verve facile, à moins qu'une passion en tumulte ne l'hébète. M. de Bragadin m'approuva fort de vouloir me montrer à l'Opéra à visage découvert.
Dès que je parus au parterre^ l'étonnement se montra sur toutes les figures, et, vrais ou faux, je reçus des compliments d'une foule de gens. Après le premier ballet, je passai à la salle de jeu, et en quatre tailles je gagnai cinq cents sequins. Mourant de faim et de sommeil, je rentrai chez mes amis pour y chanter ma victoire. L'ami Bavois, étant présent, profita du moment pour m'emprunter cinquante sequins qu'il ne m'a jamais rendus : il est juste dé dire que je ne les lui ai jamais demandés.
Toujours occupé de ma chère C. C, je passai tout le lendemain à me faire peindre en miniature par un habUe Piémontais qui se trouvait à la foire de Padoue, et qui, plus tard, gagna beaucoup d'argent à Venise. Dès que mon portrait fut achevé, il me peignit une jolie sainte Ca-
therine de la même grandeur, et un Vénitien, habile bijoutier, me fit la bague supérieurement bien. On ne voyait dans le chaton que la sainte ; mais un point bleu, presque invisible sur Témail blanc qui Tentourait, répondait au ressort qui faisait paraître mon portrait, ce qu'on obtenait en pressant ce point bleu avec la pointe d'une épingle.
Le vendredi, au moment que nous sortions de table, on vint me remettre un billet. Je fus fort surpris de reconnaître récriture de P. C. Il me disait d'aller le voir À l'Étoile, où il me donnerait une nouvelle qui m'intéresserait beaucoup. M'imaginant que ce pouvait être quelque chose concernant sa sœur, je m'j rendis à l'instant.
Je le trouvai avec M"** C, et après lui avoir fait compliment sur sa délivrance, je lui demandai quelle nouvelle il avait À me donner.
— Je suis sûr, me dit-il, que ma sœur est dans un couvent, et je saurai vous en dire le nom dès que je serai de retour à Venise.
— Vous m'obligerez, lui dis-je, faisant semblant de ne rien savoir.
Mais cette nouvelle n'avait été qu'un prétexte pour m'engager À l'aller voir, et son grand empressement avait une tout autre cause que ma satisfaction.
— J'ai vendu, me dit-il, mon droit d'approvisionnement pour trois ans pour la somme de quinze mille florins, et la personne avec laquelle j'ai fait ce marché m'a fait sortir de prison en cautionnant pour moi, et elle m'a avancé six nulle florins en quatre lettres de change.
Il me montra ces effets endossés par un nom que je no connaissais pas, mais dont il me fit l'éloge.
— Je veux, continua-t-il, acheter pour six mille florins d'étoffes de soie des fabriques de Vicence, et je donnerai aux fabricants ces mêmes lettres de change en payement. Je suis sûr de vendre bien vite ces étoffes et d*j faire un bénéfice de dix pour cent. Venez avec nous ; je vous en donnerai pour deux cents sequins, et vous serez à couvert de la caution que vous avez eu la bonté de me faira pour la bague. En vingt-quatre heures tout sera fini.