‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 169 sur 235 · CHAPITRE XSX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XSX

La partie îi*ëtaît pas de mon goût, maïs je me laissai aveugler par Tenvie de me couvrir de la somme que j'avais cautionnée, et que je prévoyais devoir payer tôt ou tard. — Si je n'y vais pas, me dis-je à moi même, il vendra les étoffes à vingt-cinq pour cent de perte, et je n'aurai rien. Je promis d'y aller. Il me fit voir différentes lettres de recommandation pour les premières maisons de Vicence, et nous convînmes de partir le lendemain de bonne heure.

Je fus à l'Étoile au point du jour. On attelle une voiture à quatre chevaux ; l'hôte monte avec sa carte, et P. C. me prie de payer. La carte se montait à cinq sequins, dont quatre avaient été déboursés par l'hôte pour payer le voiturier qui les avait amenés de Fusine. Je vis le coup ; mais je payai d'assez bonne grâce, car je devinai que mon bandit était parti de Venise sans le sou. Nous partons et nous arrivons à Vicence en trois heures, et nous allons descendre au Chapeau^ où M. P. C. ordonna un dîner délicat, puis il me laissa avec la dame, pour aller parler aux fabricants.

Resté seul avec la belle, elle commence à me faire d'aimables reproches.

— Il y a, me dit-elle, dix-huit ans que je vous aime, car la première fois que je vous vis, c'était à Padoue et nous avions alors neuf ans.

Je ne m'en souvenais assurément pas. Elle était fille de Fantiquaire, ami de M. de Grimani, qui m'avait mis en pension chez la fatale Esclavonne. Cela me fit rire, car cela me rappelait que sa mère m'avait aimé.

Voilà bientôt des garçons de boutique qui apportent des pièces d'étoffes. Et le visage de M™* C. s'épanouit. En moins de deux heures la chambre en était encombrée, et P. C. rentre avec deux négociants qu'il avait invités. M"* C. fait d'aimables agaceries ; on dîne, on fait profu sion de vins exquis. L'aprôs-dîner on apporte encore des étoffes : F. C. prend les états avec les prix; mais il en •veut encore et on lui en promet pour le lendemain, quoique ce soit un dimanche.

Sur la brune, voilà des comtes qui arrivent ; car, à Vi-

35Ô MEMOtRES Dfi Casanova.

cence. tons les nobles sont comtes. P. C. avait laissé chez eux les lettres qui le leur recommandaient. C était un Vélo, un Sesso, un Trente, tous fort aimables. Ils nous invitent au casino de la noblesse, et C. y brille par ses charmes et sa coquetterie. Après y avoir passé deux heures, P. C. engage tous ces messieurs â venir souper avec nous, et tout fut joie et profusion. Tout cela m'ennuyait fort, et, par conséquent, je n'étais pas aimable; aussi personne ne m'adressait la parole. Je me lève, et je vais me coucher, laissant la bande joyeuse â table. Le matin je descends, je déjeune et j'observe. La chambre était si encombrée de marchandises, qu'il me parut impossible que P. C. pût suffire au payement avec les six mille florins en question. Il médit que toute l'affaire serait achevée le lendemain et que nous étions invités é, un bal où devait se trouver toute la noblesse. Les fabricants avec lesquels il avait fait ses affaires vinrent tous dîner avec nous, et le dîner fut servi avec une profusion marquée.

Nous allons au bal ; mais je ne fus pas longtemps k m'y impatienter sérieusement, car tout le monde parlait à C, ft P. C, qui ne disait rien qui vaille, et quand j'ouvrais la bouche on avait l'air de ne pas m'entendre. Je prends une dame pour danser un menuet, elle le danse, mais ayant toujours les yeux à droite ou à gauche et me faisant figurer conmie un mannequin. On forme une contredanse, et on arrange la chose de manière que j'en suis exclu, et la même dame qui m'avait refusé danse avec un autre. Si j'avais été de bonne humeur, je ne l'aurais pas souffert; mais après lui avoir jeté un regard de mépris, je préférai quitter le bal. J'allai me coucher, ne comprenant pas la raison que la noblesse vicentine pouvait avoir de me traiter ainsi. Peut-être ne me négligeait-on que parce que je n'étais pas nommé dans les lettres de P, C. ; mais on aurait du connaître les lois de la politesse. Je prends patience, car nous devions partir le lendemain.

Le lundi, le couple fatigué dormit jusqu'à midi, et, après dîner, P. C. sortit pour aller payer les étoffes qu'il avait choisies.

mf^

Page 1