CHAPITRE XIX. 35Î
Nous devions partir le lendemain, mardi, de bonne beure, et je soupirais par instinct après ce moment. Les comtes que P, C. avait invités, enchantés par sa maîtresse, vinrent souper ; mais j'évitai de me trouver & table avec eux.
Le mardi matin, on vint m*annoncer que le déjeuner était servi. Je tarde, le garçon remonte et me dit que madame mon épouse me priait de me hâter. A ce mot d'épouse, je réponds au pauvre jeune homme par un vigoureux soufflet, et, dans ma fureur, je le poursuis à coups de pied jusqu'au bas de l'escalier, qu'il descendit en quatre sauts, au risque de se casser le cou. J'entre en fureur dans la chambre où l'on m'attendait, et, m'adressant à P. C, je lui demande quel est le gredin qui m'a annoncé à l'auberge pour l'époux de madame. Il me répond qu'il n'en sait rien ; mais au même instant l'hôte entre dans la salle avec un grand couteau à la main, et me demande avec colère pourquoi j'avais fait sauter l'escalier à son garçon. Je saisis promptement un pistolet et, le menaçant à mon tour, je le somme d'un ton impératif de me dire qui m'a fedt passer dans son auberge pour l'époux de madame.
— C'est, me répond l'hôte, M. le capitaine P. C. qui, lui-même, a donné la consigne.
A ces mots, je saisis l'impudent au collet, et d'un bras vigoureux je le pousse contre la muraille, où l'hôte vint m'empêcher de lui briser le crâne avec la crosse de mon pistolet. Madame avait fait semblant de s'évanouir, car les femmes de cette sorte ont toujours des larmes et des évanouissements à leurs ordres, tandis que l'indigne P. C. s'évertuait à crier :
— Ce n*est pas vraif ce n'est pas vrai !
L'hôte court chercher son livre de consigne, et d'un air furieux vient le mettre sous le nez du lâche, en le défiant de répéter que ce n'était pas lui qui avait dicté : M. P. C,^ capitaine impérial^ avec M. et madame Casanova, Le drôle répond qu'il avait mal entendu, l'hôte lui colle le livre contre la figure avec assez de force pour le jeter toat étourdi contre la muraille.
Quand Jd vis Flndigne poltron souffrir ce traitement avilissant sans se souvenir qu'il avait une épée, je sortis (le la salle en priant Thote de me faire atteler deux chevaux & une calèche pour Padoue. Ëcumant de rage et rouprissant de honte, je monte dans ma chambre, reconnaissant trop tard la faute énorme que j'avais faite de m*associer à un coquin, et je prépare À la hâte mon sac de nuit. J'allais sortir, quand la C. entre dans ma chambre
— Sortez, lui dis-je, car dans ma fureur je pourrais ne pas respecter votre sexe.
Elle se jette tout en pleurs sur un siège, me supplie de lui pardonner, m'assurant qu'elle était innocente et qu'elle n'était pas présente lorsque le drôle avait dicté la consigne. La femme de l'hôte survient et m'assure la même chose. Ma colère alors commence à s*évaporer en paroles, et je vois par la fenêtre la voiture que j'avais commandée attelée de deux bons chevaux. Je fais monter l'hôte pour lui payer ce à quoi ma part pouvait se monter; il me répond que, ne lui ajant rien ordonné, je ne lui devais rien. Dans ces entrefaites, voilà le comte Vélo qui paraît.
— Je gage, monsieur le comte, que vous avez cru que cette personne était ma femme.
— C est ce que toute la ville sait.
— Comment, sacr ? et vous avez pu le croire, sachant
que je loge seul dans cette chambre, et surtout après avoir vu que je m'étais retiré avant-hier du bal et hier au soir seul et la laissant au milieu de tout le monde I
— Il y a des maris si commodes I
— Je ne crois pas avoir l'air d'être du nombre, et vous ne vous connaissez pas en hommes d'honneur : sortons d'ici, je vous le prouverai.
Le comte prit vite Tescalier et sortit de l'auberge. La malheureuse C. étouffait et me faisait pitié; car les larmes d'une femme sont une arme à laquelle je n'ai pu guère résister de ma vie. Je réfléchis que, partant sans rien payer, on pourrait se moquer de mon tapage et supposer que je participais à l'escroquerie ; j'ordonnai à l'hôte de m'apporter le compte, voulant en payer la moitié. Il court le cher-