CHAPITRE XIX
cher; maïs voîlà une nouvelle scène. M"* C!, se jetant à genoux tout en pleurs, me dit que, si je l'abandonnais, elle était perdue, car elle n'avait point d'argent et nul effet pour mettre en gage.
— Comment, madame ! n'avez- vous pas pour six mille florins de lettres de change, ou les étoffes que vous avez achetées pour cette somme?
— Il n'y a plus d'étoffes ; on les a toutes emportées, car les lettres de change que vous avez vues et que nous, regardions comme de l'argent comptant n'ont excité que le rire des fabricants. Ils ont tout fait reprendre. Aurait-on pu s'attendre à cela?
— Le coquin ! il avait tout prévu, et voilà pourquoi il m'a engagé à venir ici. Il est juste que je porte la peine de ma faute.
Le mémoire que l'hôte m'apporta se montait à quarante sequins, somme énorme pour la dépense de trois jours; mais dans cette somme il y avait beaucoup d'argent de déboursé par l'hôte. Je compris tout de suite que mon honneur exigeait que je payasse le mémoire en entier; et je ne balançai pas, ayant soin d'en tirer une quittance par-devant deux témoins. Je donnai ensuite deux sequins au neveu de l'hôte pour le consoler de la chasse que je lui avais donnée, et j'en refusai deux à la misérable C. qui me les fit demander par l'hôtesse.
C'est ainsi que se termina cette vilaine aventure, qui m'apprit à vivre, et dont je n'aurais pas dû avoir besoin. Deux ou trois semaines après, j'appris que le comte Trente fît partir ces malheureux, avec lesquels je ne voulus plus avoir affaire. Un mois après, P. .C. fut emprisonné de nouveau, l'homme qui l'avait cautionné ayant fait banqueroute. Il eut l'effronterie de m'écrire une longue lettre pour me supplier d'aller le voir : je ne lui fis point de réponse. Je fus également inexorable envers la C., que je refusa constamment de voir, et qui se trouva réduite à la misère.
Je revins à Padoue, où je ne m'arrêtai que pour prendre ma bague et diner avec M. de Bragadin, qui, peu de jours après, retourna à Venise.
3C0 MÉMOinKS DE CASANOVA.
La messagère du couvent m apporta ma lettre de bonne heure : je la lus avec avidité ; elle était tendre, mais ne contenait rien de nouveau. Dans la réponse que je fis à mon amie, je lui détaillai le tour affreux que venait de me faire son mauvais sujet de frère, et je lui annonçai la bague en lui apprenant le secret.
Suivant Tinstruction que ma C. C. m^avait donnée, je fus un beau matin me poster dans un endroit d'où je pouvais voir sa mère entrer dans Téglise. J'v entrai après elle, et m'étant mis à genoux à ses côtés, je lui dis que j avais besoin de lui parler : elle me suivit dans le cloître. Après avoir tâché de la consoler et lui avoir assuré que je me conserverais inviolablement è. sa fille, je lui demandai si elle allait la voir.
— Je compte, me dit-elle, aller embrasser cette chère enfant dimanche, et je lui parlerai de vous, ce qui lui fera un grand plaisir; mais je suis au désespoir de ne pouvoir vous dire où elle est.
— Je ne veux pas que vous me le disiez, ma bonne mère, mais permettez-moi seulement de vous prier de lui remettre cette bague C'est limage de sa patronne, lui dis-je, et vous devez rengager à la porter toujours à son doigt; qu'elle lui adresse chaque jour ses prières, car, sans sa protection, elle ne pourra jamais devenir ma femme. De mon côté, dites-lui que tous les jours je m'adresse à saint Jacques en récitant un Credo.
Enchantée de mes pieux sentiments et ravie de pouvoir inspirer à sa fille cette nouvelle dévotion, la bonne femme me promit de faire ce que je désirais. Je la quittai alors en lui remettant dix sequins, que je la priai de faire agréer à sa fille pour ses petits besoins. Elle s'en chargea enm'assurant que son père avait soin qu'elle ne manquât pas du nécessaire.
La lettre qu'elle m'écrivit le mercredi suivant était l'expression du sentiment le plus tendre et le plus vif. Elle me disait que, sitôt qu'elle était seule, rien n'était plus prompt que la pointe de l'épingle qui faisait faire la culbute à la sainte en présentant à ses avides