CHAPITRE XIX
baisers les traits chéris de l'être qui était tout pour elle. — Je ne cesse pas de te baiser, me disait-elle, lors même que quelque religieuse me surprend ; car, lorsqu elle s'approche, je n'ai qu'à faire tomber le couvercle, et ma bonne sainte cache tout. Les religieuses sont tout édifiées de ma dévotion et de la confiance que je témoigne en la protection de ma bienheureuse patronne, qui, à ce qu'elles disent, est tout à fait mon portrait.
Ce n'était qu'une belle figure d'imagination; mais ma chère petite femme était si belle que la beauté lui reseemblait toujours Elle me disait que la religieuse qui lui enseignait le français lui avait offert cinquante sequins de la bague, à cause de la ressemblance du portrait de la sainte, mais non par amour pour sa patronne, dont elle se moquait en lisant la vie. Elle me remerciait des dix sequins que je lui avais envoyés ; car sa mère les lui ayant remis devant plusieurs religieuses, elle se voyait en état de faire quelques dépenses sans éveiller les soupçons de ces nonnes jaseuses et curieuses Elle aimait à faire de petits présents aux pensionnaires, et cela la mettait à même de satisfaire ce goût innocent.
— Ma mère, ajoutait-elle, m'a fait le plus grand éloge de ta piété ; elle est enchantée de te savoir aussi dévot. Ne me parle plus, je t'en prie, de mon indigne frère.
Pendant quatre ou cinq semaines, il ne fut question dans ses lettres que de la sainte Catherine qui la faisait tressaillir de peur chaque fois qu'elle était obligée de la confier à la curiosité mystique de quelques vieilles recluses, qui, pour mieux la voir avec leurs lunettes, l'approchaient à deux doigts de leurs yeux et frottaient sans cesse l'émail.
— Je tremble, me disait-elle, qu'elles ne viennent par hasard à presser l'imperceptible bouton, et que ferais-je si ma sainte sautant allait offrir à leurs regards une figure divine, mais qui n'a pas du tout l'air d'un saint? Dis-moi, quel parti aurais-je à prendre?
Un mois après la seconde arrestation de P. C, le marchand auquel j'avais cautionné la bague, vint m'apporter 11. st
le billet. Je composai avec lui, et moyennant TÎngt sequins et tous les droits sur la créance, il me laissa tranquille. L'indigne P. C. de sa prison, ne cessait de me faire de basses supplications et de me demander Taumône.
Croce était & Venise et faisait beaucoup parler de lui. Il tenait maison, avait bonne table, et il faisait une banque de pharaon où les dupes allaient vider leurs bourses. Prévoyant ce qui tôt ou tard devait arriver, je m'étais abstenu de mettre les pieds chez lui, mais nous avions Tair de bonnes connaissances lorsque nous nous rencontrions. Sa femme ayant accouché d'un garçon, il me pria de le tenir sur les fonts baptismaux, et je ne crus pas devoir lui refuser; mais, après la cérémonie et le souper qui s'ensuivit, je ne remis plus les pieds chez mon compère, et je fis bien. Je n'ai pas toujours agi aussi sagement.