CHAPITRE XX
d'habitudes, un nommé Sgombro, de la famille Gritti, en devint amoureux, et Croce, soit plaisanterie, soit goût^ ne lui fut pas cruel. Malheureusement la réserve qu exige la décence ne fut pas appelée en tiers, .et le scandale devint si public, que le gouvernement se vit forcé d'intimer à mondit Croce Tordre de quitter la ville et d'aller tenter fortune ailleurs.
Peu de temps après l'infâme Sgombro séduisit ses deux fils encore jeunes, et, malheureusement pour lui, il mit le plus jeune dans la nécessité d'avoir recours au chirurgien. L'infamie devint publique, et le pauvre enfant confessa qu'il n'avait pas eu le courage de désobéir à l'auteur de ses jours. Cette soumission parut, ajuste titre, de nature À ne pouvoir pas être mise au nombre des devoirs que la qualité de fils impose envers un père, et les inquisiteurs d'Etat envoyèrent le détestable père à la citadelle de Cataro, où il mourut au bout d'un an d'emprisonnement.
Il est si reconnu que l'air qu'on respire à Cataro est mortel, que le tribunal ne condamne à le respirer que les criminels qu'on n'ose point juger publiquement, de peur d'inspirer trop d'horreur par la publication du procès.
Ce fut à Cataro que le conseil des Dix envoya, il y a quinze ans, le célèbre avocat Cantarini, noble vénitien qui, par son éloquence, s'était rendu maître du grand Conseil, et qui allait changer la Constitution de l'Etat. Il y mourut au bout de l'année; et, quant à ses complices, le tribunal jugea suffisant de ne punir que les quatre ou cinq principaux, et de faire semblant d'ignorer les autres, que la peur fit rentrer silencieusement dans le devoir.
Ce Sgombro, dont j'ai parlé plus haut, avait une femme charmante, qui, je crois, vit encore. Cette femme, nommée Cornélie Gitti, aussi célèbre par les charmes de sa figure que par ceux de son esprit, a conservé sa beauté malgré les ans. Devenue maîtresse d'elle-même par la mort de son indigne époux, elle se donna bien de garde de convoler à d'autres noces, elle chérissait trop son indépendance; mais, comme elle n'était pas insensible au
plaisir, elle agréa Thommage des amants qu'elle trouva de son goût.
Un lundi, vers la fin de juillet, mon valet de chambre Tint me réveiller À la pointe du jour en me disant que Laure voulait me parler. Je prévis quelque malheur, et je la fis entrer de suite. Voici la lettre qu*elle me remit :
« Mon cher ami, un malheur qui m*est arrivé hier au soir me désole d'autant plus, que je suis obligée de le cacher à tout le couvent. J*ai une affreuse hémorrhagie, et ne sais comment faire pour étancher le sang, car je n'ai pas beaucoup de linge, et Laure me dit qu'il en faudra une grande quantité si Thémorrhagie dure ; je ne puis me confier & personne qu*&toi, et je te supplie de m'en envoyer autant que tu pourras. Tu vois que j'ai dû me confier à Laure, qui seule peut entrer chez moi à toute heure. Si je meurs, mon cher mari, tout le couvent saura de quoi je suis morte; mais je pense & toi, et jetremble. Que feras-tu dans ta douleur? Ah I mon cœur, quel dommage ! »
Je m'habille à la hâte tout en interrogeant Laure. Elle me dit clairement que c'était une fausse couche, et qu'il fallait agir dans le plus grand secret pour épargner la réputation de mon amie ; que du reste il ne lui faUait que beaucoup de linge, et que ce ne serait rien : langage ordinaire, qui n'apaisa point l'angoisse que j'éprouvais. Je sors avec Laure, et je vais chez un juif où j'achôte une quantité de draps de lit et deux cents serviettes, et aprôs avoir tout mis dans un grand sac, je pars pour Muran avec elle. Pendant le chemin, j'écrivis au crayon à mon amie d'avoir en Laure toute confiance, l'assurant que je ne quitterais pas Muran avant qu'elle ne fut hors de danger. Avant de débarquer, Laure me dit que, pour n'être pas remarqué, je ferais bien de me cacher chez elle. Dans tout autre temps, c'aurait été enfermer le loup dans la bergerie. Elle me laissa dans une pauvre petite chambre au rez-de-chaussée. Quanta elle, après s'être chargée de linge partout où elle pouvait en cacher, elle se hâta de se rendre auprès delà malade, qu'elle n'avait point vue depuis la veille au soir. J'espérais qu'elle