‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 175 sur 235 · CHAPITRE . XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE . XX

la trouverait hors de danger, et il me tardait de la voir revenir avec cette nouvelle.

Elle fut absente pendant une heure, et elle revînt, Tair triste, me dire que ma pauvre amie, ayantperdu beaucoup de sang pendant la nuit, se trouvait au lit, très-faible ; et qull fallait la recommander à Dieu, car si Thémorrhagie ne cessait pas bientôt, il était impossible qu'elle j résistât vingt-quatre heures.

Quand je vis le linge qu'elle retira de dessous sa robe, je fis un mouvement d'horreur, et je crus mourir. C'était une boucherie ! Laure, croyant me consoler, me dit que je pouvais être bien sûr que le secret ne serait point trahi. — Hé î que m'importe ! Qu'elle vive, lui dis-je, et que le monde entier sache qu'elle est ma femme I Dans un autre moment, la sottise de cette pauvre Laure m'aurait fait rire ; je n'en avais ni la force ni la disposition dans ce triste moment. — La chère malade, me dit-elle, a souri en lisant le billet, et elle a assuré que, puisque vous étiez si près d'elle, elle ne mourrait pas. Cela me fit du bien; mais il faut si peu de chose à un homme pour le consoler ou pour alléger ses peines. Quand les religieuses seront à table, me dit Laure, j'y retournerai avec autant de linge que je pourrai en cacher sur moi; en attendant, je vais laver celui-là.

— A-t-elle eu des visites?

— Ohl certes, tout le couvent; mais personne ne se doute de rien.

— Mais avec la chaleur qu'il fait, elle ne peut avoir qu'une légère couverture, et il est impossible qu'on n'observe pas le gros volume que doivent laire les serviettes.

— Cela n'est pas à craindre, car elle se tient sur son séant.

— Que mange-t-elle?

— Rien, car il ne faut pas qu'elle mange.

Bientôt Laure sortit, et moi avec elle. J'allai chez un médecin, où je perdis mon temps et mon argent à lui faire faire une longue recette dont je ne pus faire usage, car elle aurait mis tout le couvent dans le secret, ou plutôt lé

secret aurait été dévoilé à tout le inonde ; car secret de nonne perce bien vite les murs du couvent. D*ailleurs le médecin de la maison aurait peut-être été le premier & le divulguer par esprit de vengeance.

' De retour chez Laure, je me remis tristement dans mon pauvre gite, et une demi-heure après, cette messagère vint les larmes aux yeux me remettre le billet suivant, qui était presque illisible :

« Je n ai pas la force de décrire, mon bon ami, car je m*afifaiblis de plus en plus; je perds tout mon sang, et je commence à croire que le mal est sans remède. Je m'en remets à la volonté de Dieu, et je le remercie de ce que mon honneur est à couvert. Ne t afflige pas trop. Ma seule consolation est de te savoir si près de moi. Hélas ! si je pouvais te voir un instant, je mourrais contente. *»

L'aspect d'une douzaine de serviettes que Laure me montra me fit frémir, et cette bonne femme crut me consoler en me disant qu'avec une bouteille de sang on en imbiberait autant. Mon âme n'était pas disposée à recevoir des consolations d'une pareille assurance. J'étais au désespoir, et je me faisais les plus vife reproches d'être la cause de la mort de cette innocente personne. Je me jetai sur un lit, et j'y demeurai conmie abasourdi pendant plus de six heures, jusqu'au moment où Laure revint du couvent avec une vingtaine de serviettes toutes trempées. La nuit ne lui permettait pas d'y retourner jusqu'au jour. Je passai une nuit affreuse sans rien prendre, sans dormir, me considérant avec horreur et repoussant les soins que les filles de Laure tâchaient de me prodiguer.

Le jour venait à peine de paraître, quand Laure vint d'un air lamentable me dire que ma pauvre amie ne saignait plus. Je crus qu'elle était morte, et, poussant un cri :

— Elle ne vit plus ! dis-je.

— Elle vit, monsieur ; mais il est à craindre qu'elle ne passe point la journée, car elle est épuisée , elle a à peine la force d'ouvrir les yeux, et son pouls se fait à peine sentir.

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Je respirai; je sentis que mon ange était sauvée. — Laure, dis-je, cette nouvelle nest point mauvaise; et pourvu que Thémorrhagie ait totalement cessé, il n y a qu'à lui donner quelque nourriture légère.

— On a envojé chercher un médecin, il ordonna ce qu'il faut lui donner; mais, à vous dire vrai, je n'ai pas grand espoir.

— Assure-moi seulement qu'elle vit.

— Oui, je vous l'assure ; mais vous sentez qu'elle ne dira pas la vérité au docteur, et alors Dieu sait ce qu'il ordonnera. Je lui ai dit à l'oreille de ne rien prendre, et elle m'a comprise.

— Tu es une femme divine ! Oui, si elle ne meurt pas de langueur d'ici à demain, elle est sauvée : la nature et l'amour auront été son médecin.

— Que Dieu le veuille ! Vous me reverrez à midi.

— Pourquoi pas avant ?

— Parce que sa chambre sera pleine de monde. Ayant besoin d'espérer et me sentant défaillir de besoin,

je me fis préparer quelque nourriture, et je me mis à écrire à mon amie pour le moment où elle pourrait me lire. Les moments du repentir sont bien tristes, et j'étais véritablement bien à plaindre. J'avais le plus grand besoin de revoir Laure pour savoir ce qu'aurait dit le médecin. J'avais des fortes raisons de rire des oracles; cependant, je ne sais par quelle faiblesse, j'avais besoin de celui du médecin, et surtout de l'entendre propice.

Les jeunes filles de Laure me servirent à dîner, mais il me fut impossible de rien avaler; cependant je m'amusai à voir les trois sœurs dévorer mon dîner à la première invitation que je leur en fis La sœur aînée, grande pièce de résistance, ne leva pas une fois ses grands yeux sur moi. Les deux cadettes me paraissaient pouvoir être aimables ; mais je ne m'en occupais que pour nourrir mon cruel repentir.

Laure, que j'attendais avec une vive impatience, revint enfin, et me dit que ma chère malade était toujours dans le même étatd^ langueur; que sa faiblesse avait fort sur-

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pris le laëdecin, qui ne savait à quoi Fattribuer. — Il lui a ordonné des cordiaux et des bouillons légers, et, si elle peut dormir, il en répond. Le docteur lui a également ordonné une garde de nuit, et la malade a étendu la main vers moi comme pour me désigner. Maintenant je vous promets de ne plus la laisser ni nuit ni jour que pour venir vous en porter des nouvelles.

Je la remerciai, et je lui promis de la récompenser généreusement J*appris avec beaucoup de plaisir que sa mère était allée la voir, qu*elle n'avait rien aperçu, et qu'elle lui avait fait les plus tendres caresses.

Me sentant plus tranquille, je donnai six seqnins A Laure et un A chacune de ses filles, et je pris quelque chose A souper ; ensuite je me couchai dans Tun des misérables lits qui se trouvaient dans la même chambre. Dès que les deux jeunes sœurs me virent couché, elles se déshabillèrent sans façon et se mirent toutes deux dans le second lit, qui était tout près du mien. Cette innocente confiance me plut. Quant A lainée, qui devait s'y connaître, elle alla se coucher dans la chambre voisine, car elle avait un amoureux qui devait bientôt Tépouser. Je ne fus point, cette fois, possédé du démon de la chair, et je laissai dormir paisiblement Tinnocence sans la mettre A la moindre épreuve.

Le lendemain de bonne heure, Laure m'apporta du baume. Elle vint d'un air gai me dire que ma chère malade avait bien dormi, et qu'elle irait lui faire prendre une petite soupe. J'étais dans une espèce d'ivresse en l'entendant, et je croyais l'oracle d'Esculape mille fois plus certain que celui d'ApoUon. Il n'était pourtant pas encore temps de chanter victoire, car il fallait que mon amie reprît des forces et réparât tout le sang qu'elle avait perdu, ce qui ne pouvait être que l'ouvrage du temps et de soins assidus et bien administrés. Je restai huit jours encore chez Laure, et n'en partis que lorsque mon amie me leut, pour ainsi dire, ordonné dans une lettre de quatre pages.

Laure, A mon départ, pleura de bonheur en se voyant

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