‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 176 sur 235 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

récompensée par le don de tout le beau linge que j'avais acheté pour ma C. C, et ses filles pleurèrent, apparemment de ce que, dans les dix jours que j'avais passés auprès d'elles, elles n'avaient pas su m'engager à leur donner un seul baiser.

De retour à Venise, je revins à mes habitudes ordinaires ; mais avec mon naturel, le moyen d'être content sans un amour positif? Je n'avais d'autre plaisir que celui de recevoir tous les mercredis une lettre de ma chère recluse, qui m'encourageait à l'attendre au lieu de m'engager à l'enlever. Laure m'assurait qu'elle était devenue plus belle, et je mourais d'envie de la voir. L'occasion s'en présenta bientôt, et je ne la laissai pas échapper. Il devait y avoir une prise d'habit, cérémonie qui attire toujours beaucoup de monde. Les religieuses recevant alors beaucoup de visites, il était probable que les pensionnaires seraient également au parloir. Je ne courais aucun risque d'être ce jour-là plus remarqué que tout autre, car je me trouverais confondu dans la foule. Je m'y rendis donc sans en rien dire à Laure, et sans en prévenir ma chère petite femme, et je crus tomber à la renverse en la découvrant, à quatre pas de moi, attentive à me considérer avec une sorte d'extase. Je la trouvai grandie et formée, et il me sembla qu'elle était plus belle qu'auparavant. Je n'eus des yeux que pour elle ; elle n'en eut que pour moi, et je fus le dernier à quitter ce lieu, qui ce jour-là me parut être le temple du bonheur. .

Trois jours après j'en reçus une lettre. Elle m'y peignit avec tant d'ardeur le plaisir que lui avait procuré ma présence, que je songeai à l'en faire jouir le plus souvent possible. Je lui répondis de suite qu'elle me verrait à la messe de son église tous les jours de fête. Cela ne nie coûtait rien. Je ne la voyais pas, mais je savais qu'elle me voyait, et son plaisir rendait le mien parfait. Je ne pouvais rien craindre, car il était presque impossible que l'on pût me reconnaître dans cette église qui n'était fréquentée que par des bourgeois et des bourgeoises de Muran.

Après avoir entendu deux ou trois messes, je prenais

une gondole de trajet, dont le barcarol ne pouvait avoir aucune curiosité de me connaître. Cependant je me tenais sur mes gardes, car je savais que Tintention du père do ce. était qu'elle m'oubliât; et j'étais certain qu'il l'aurait conduite Dieu sait où, s'il avait eu le moindre soupçon que je susse où elle était.

Je raisonnais ainsi dans la crainte de ne pouvoir plus avoir aucune correspondance avec mon amie; mais je ne connaissais pas encore le caractère et la finesse des saintes filles du Seigneur. Je ne croyais pas non plus que ma personne eût quelque chose de remarquable, au moins pour un couvent; mais j'étais encore novice sur la curiosité des femmes, et surtout sur celle des cœurs oisifs ; j'eus bientôt occasion de m'en convaincre.

Je n*avais fait ce manège que pendant un mois ou cinq semaines quand ma chère C. C. m'écrivit d'un style plaisant que j'étais devenu l'énigme de tout le couvent, tant des pensionnaires que des religieuses, sans en excepter les plus vieilles. Tout le chœur m'attendait à la minute ; on s'avertissait quand on me voyait entrer et prendre l'eau bénite ; on remarquait que je ne regardais jamais la grille derrière laquelle devaient être toutes les recluses, ni aucune femme qui entrât à Téglise ou en sortît. Les vieilles disaient que je devais avoir quelque chagrin, dont je n'espérais me délivrer que par la protection de la sainte Vierge, et les jeunes disaient que je devais être mélancolique ou misanthrope. Ma chère femme, qui en savait plus que les autres et qui n'en était pas auxcoiyectures, s'amusait beaucoup et m'amusait à me raconter tout cela. Je lui écrivis que si elle craignait que je pusse être connu, je cesserais d'y aller. Elle me répondit que je ne saurais lui imposer de plus douloureuse privation, et qu'elle mo priait de continuer. Je crus pourtant devoir m'abstenir d'aller chez Laure, car il aurait été possible que ces commères embéguinées parvinssent à le savoir et découvrissent par là beaucoup plus qu'il n'était convenable qu'elles sussent. Mais ce genre de vie, qui me desséchait, ne pouvait pas durer longtemps. D'ailleurs j'étais né pour avoir

Page 1