CHAPITRE XX. 3TÎ
nne maîtresse et pour vivre heureux avec elle. Ne sachant que faire, je jouais et je gagnais presque toujours : malgré cela, Tennui me faisait maigrir à vue d'œil.
Après les cinq mille sequins que mon compère Croce m'avait fait gagner à Padoue, j'avais suivi le conseil de M. de Bragadin. J'avais loué un casino, et j'y tenais une banque de pharaon de moitié avec un matador qui me garantissait des supercheries de certains aristocrates, tyrans vis-à-vis desquels un simple particulier a toujours tort dans ma patrie.
Le jour de la Toussaint 1753, au moment où, après avoir entendu la messe, j'allais monter en gondole pour retourner à Yenise, je vis une femme dans le goût deLaure qui, en passant près de moi, me regarda et laissa tomber. une lettre. Je la ramasse, et j'aperçois la femme qui, m'ayant vu en possession de la missive, continue tranquillement son chemin. La lettre était sans adresse et le cachet représentait un nœud coulant. Je me hâte d'entrer dans la gondole, et dès que je fus au large, brisant le cachet, je lus ce qui suit ;
« Une religieuse qui depuis deux mois et demi vous voit tous les jours de fête à son église, désire faire votre connaissance. Une brochure que vous avez perdue et que le hasard a fait tomber entre ses mains, lui fait croire que vous parlez le français : mais, si vous le préférez, vous pouvez lui répondre en italien, car elle désire surtout de la clarté et de la précision. Elle ne vous invite pas à la faire appeler au parloir, parce qu'avant que vous vous mettiez dans la nécessité de lui parler, elle veut que vous la voyiez, et pour cela elle vous indiquera une dame que vous pourrez accompagner au parloir. Cette dame ne vous connaîtra pas et ne sera point par conséquent dans l'obligation de vous présenter, si par hasard vous ne voulez pas être connu.
» Si vous croyez que cette manière de faire connaissance ne soit pas convenable, la religieuse vous indiquera un casino à Muran où vous la trouverez seule, à la première heure de la nuit, tel jour que vous lui marquerez. Vous
pourrez rester A souper avec elle, ou vous en aller on quart d'heure après, si vous avez affaire ailleurs.
n Aimeriez-vous mieux lui donner à souper & Venise? Fixez-lui le jour, Theure nocturne et le lieu où elle doit se rendre, et vous la verrez sortir d'une gondole; sojez seulement seul sur le rivage, masqué et une lanterne & la main.
n Je suis certaine que vous me répondrez et que vous devinerez l'impatience avec laqueUe j*attends votre réponse; ainsi je vous prie de la remettre demain à la même femme qui vous aurait fait tenir cette lettre ; vous la trouverez une heure avant midi dans Téglise de Saint-Cancian, au premier autel à la main droite.
» Songez que si je ne vous supposais pas le cœur noble et l'esprit élevé, je ne me serais jamais déterminée à une démarche qui pourrait vous faire porter sur ma personne un jugement défavorable. »
Le ton de cette lettre,>que je. copie mot pour mot, me surprit plus que la chose même. J'avais des affaires, mais je quittai tout pour aller m'enfermer et répondre. La démarche annonçait une folle, mais j'y trouvais une sorte de dignité et une singularité qui m'y attachaient. Il me vint dans ridée ^ue la religieuse pouvait être la même que celle qui donnait des leçons à mon amie. Elle me l'avait peinte belle, riche, galante et généreuse : ma chère femme pouvait avoir commis quelque indiscrétion ; mille idées me passaient par la tête; mais je rejetais toutes celles qui n'étaient pas favorables à un projet qui me souriait. D'ailleurs mon amie m'avait écrit que la religieuse qui lui donnait des leçons de français n'était pas la seule qui parlât cette langue. Je n'avais aucun motif pour supposer que si C. C. avait fait quelque confidence à son amie, elle ne m'en eût pas fait part. Malgré cela la religieuse qui m'écrivait pouvait être la belle amie de ma petite femme, comme elle pouvait être toute autre ; et cette possibilité me mettait passablement dans l'embarras. Voici ce que je crus pouvoir écrire sans me compromettre :
« Je vous réponds en français, madame, espéi^ant que
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ma lettre aura la clarté et la précision dotit rotts mê 'ii^ BBS Texemplei
n La matière est on ne peut plus intéressafitë, et éiié fnë semble de la plus grande importance par fâpJWJH àttX dii^ constaliees;etdeTant répondre sans savoir & qiii, vous eentezi madame, qu*À moins d'être tin fat^ je dois âpp^é- ; A
hender une mjstiâcation, et Thonneur m*obligë â itie tefiit* ^
sur mes gardes.
f> S'il est donc Trai que la plume qui m'éerit soit celle d'une dame respectable qui me rend justice eh mé suppo* fiant des sentiments nobles semblables aux sietls, elle trou- Yera^je Tespère^ queje Hé puis répondre que comme je vais avoir l'honneur de le faire,
n Si fous m^aves eru digne^ inadatné, de pâi^Vênir à l'honneur de tous connaître personnellemeiit, quoique vous n'aye2 pu me juger que sur l'appareiice, je me éi'dis dans l'obligation de vous obéir, quand ce ne serait que pour TOUS désabuser^ si par hasard je vous avals Volontairement induite en erreur.
n Des trois moyens que vous avez eu la bonté de m'offrir,je n'ose choisir que le premier, avec Isl restriction que votre esprit pénétrant m'a suggérée. J'accompagnerai au parloir une dame qui ne me connaîtra pas, et qui, par eonséquent, ne pourra point me présente!^.
» Ne jugez pas trop sévèrement, inadamë, les raisons spécieuses qui m'obligent À ne me pas nommer, et recevez la promesse que je vous fais sur mon honneur de n'apprendre votre nom que pour vous rendre hommage. Si TOUS trouvez & propos de m'adresser la parole, je ne vous répondrai qu'avec des témoignages du plus profond respect. Permettez-moi d'espérer que vous viendrez seule à la grille, et souffrez que par manière d'acquit je vous dise que je suis Vénitien et libre dans toute la force du terme. La seule raison qui m'empêche de choisir l'un des deux autres moyens offerts, et qui m'auraient mieux convenu que le premier, car ils m'honorent infiniment, est, permettez que je le répète, la crainte d'être pris pour dupe ; m&is ces deux moyens ne seront pas perdus dès que vous
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ai» eonnaltres «t que je voas aurai vue. Je voas prie de croire à ma yëracité, et de mesurer mon impatience sur la Ydtre. J*irai demain, à la même heure et an mêmeendroit, diercher Totre réponse. »
Je me rendis an lien indiqué, où, ayant trouTé le Mercure femelle, je lui remis ma lettre et un sequin, et je loi dis que le lendemain je me rendrais au même endroit pour y prendre la réponse. Je n*j manquai pas et je Vj trouTal. Dès qu'elle m*aperçut elle vint à moi, me remit le sequin que je lui avais donné la veille, et une lettre, en me priant d'aller la lire et de revenir lui dire si elle devait attendre une réponse. J*aUai lire la lettre, et en voici la copie..
« Je crois, monsieur, nem*étre trompée enrien. J^abhorre comme vous le mensonge lorsqu'il peut tirer k conséquence; mais je ne le regarde que conmie un badinage lorsqu'il ne nuit à personne. Vons avez choisi entre mes trois propositions celle qui fait le plus honneur à votre esprit, et, respectant les raisons qui vous empêchent de vous faire connûtre, j'écris à la comtesse de S. ce que je vous prie de lire dans le billet ci-joint. Veuillez le cacheter avant de le lui fiedre parvenir : elle en sera prévenue par un autre. Vous irez chez elle à votre commodité : elle vous donnera son heure, et vous l'accompagnerez ici dans sa gondole. La comtesse ne vous fera pas la moindre question, et vous n'aurez besoin de lui rendre aucun compte, n ne sera pas question de présentation, mais comme vous apprendrez mon nom, vous serez lihre de venir en masque me demander quand il vous plaira, en me faisant appeler de la part de la comtesse. De cette manière notre connaissance sera faite, sans qu'il soit nécessaire que vous vous gêniez et que vous perdiez pendant la nuit un temps qui vous est peut-être précieux. J'ai ordonné à la servante d'attendre votre réponse dans le cas où vous ne voudriez pas de la comtesse, si par hasard vous en étiez connu. Si le choix vous plaît, dites à la fille que vous n avez point de réponse à me faire. »
Certain de n*étre point connu de la comtesse S., je dis