‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 178 sur 235 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

à la Me que je n^avaîs point de réponse- a faire à sa maîtresse et elle me quitta.

Voici le billet que ma religieuse écrivait à la comtesse et que je devais lui remettre :

« Je te prie, ma chère amie, de venir me parler quand tu en auras le temps, et de donner au masque porteur de ce billet ton heure pour qu'il t'accompagne. Il sera exact. Adieu ; tu obligeras beaucoup ton amie. »

Ce billet me parut sublime par rapport à l'esprit dlntrigue qui l'avait dicté, et il me semblait qu'il y avait quelque chose d'élevé, qui me captivait, quoique je sentisse bien qu'on me faisait représenter un personnage auquel on avait l'air de faire une grâce.

Dans sa dernière lettre, ma religieuse, faisant semblant de ne pas se soucier de savoir qui j'étais, applaudissait à mon choix et feignait d'être indifférente aux rendez vous nocturnes; mais elle paraissait certaine que je la ferais appeler au parloir après que je l'aurais vue. Je savais déjà d, quoi m'en tenir; car à quoi devait aboutir Tintrigue, sinon à des rendez-vous amoureux ! Cependant sa sécurité ou plutôt son assurance augmentait ma curiosité, et je sentais qu'elle avait raison d'espérer si elle était jeune et jolie. Il n'aurait tenu qu'à moi de diiférer quelques jours etde savoir de C. C. qui pouvait être cette religieuse; mais, outre que c'aurait été une noirceur, j'avais peur de gâter l'aventure et d'avoir à m'en repentir. Elle me disait d'aller chez la comtesse à ma commodité ; mais c'était parce que sa dignité voulait qu'elle ne se montrât pas trop pressée, et elle devait se douter que j'éprouverais de l'impatience. Elle me paraissait trop savante en galanterie pour la croire novice et inexperte, et je redou* tais de perdre mon temps ; mais, prenant mon parti, je me promis de rire à mes propres dépens s'il m'arrivait de me trouver avec quelque surannée. Il est certain que sans la curiosité je n'aurais pas fait la moindre démarche, mais je voulais voir la contenance que ferait une nonne qui m'avait oflTert de venir souper avec moi à Venise. J'étais^ au reste, très-surpris de la liberté dont jouissaient ces

taini 68 Tierces et de la facilité quelles avaient & violer leur clôture.

A trois heures je me rendis chez la comtesse, et, lui ayant fait tenir mon billet, elle vint et me dit que je lui ferais plaisir de passer le lendemain à la x&éme heure. Nous nous fîmes réciproquement une belle révérence et nous nous quittâmes. Cette comtesse était une maîtresse femme, un peu sur le retour, mais encore belle.

Le lendemain matin, c*était un dimanche, et je ne manquai pas d aller à la messe, vêtu et coiffé avec élégance, et déjà infidèle en imagination à ma chère C. C. ; car je pensais plus à me faire voir de la religieuse, jeune ou vieille, qu*à m exposer aux regards de ma charmante femme.

L'après-midi je me remets en masque, et à llieUre fixée, je vais chez la comtesse, qui m attendait. Nous descendons et, dans une gondole à deux rames, nous arrivons au couvent saiis avoir parlé d*autre chose que du beau temps dont nous jouissions. Arrivés à la grille, elle fait appeler M. M. Ce nom m*étonne, car celle qui le portait était célèbre. On nous fait entrer dans un petit parloir, et, quelques minutes après, je vois paraître une religieuse qui va droit à la grille, pousse un bouton et fait sauter quatre carreaux qui laissent une large ouverture au travers de laquelle les deux amies purent s*embrasser tout à leur aise : aussitôt après, Tingénieuse fenêtre fut soigneusement refermée. Cette ouverture était au moins de dix-huit pouces, et un homme de ma taille aurait pu y passer avec facilité. La comtesse s'assit en face de la religieuse, et moi un peu de côté, mais de manière à pouvoir observer tout à mon aise une des plus belles femmes qu'il soit possible de voir. Je ne doutai pas que ce fût la même dont ma chère C. C. m'avait parlé et qui lui donnait des leçons de français. L'admiration me tenait dans une sorte d'enchantement, et je n'entendis pas un mot de tout ce qu'elles se dirent; mais ma belle nonne, loin de m*adresser la parole, ne daigna pas même mlionorer d'un seul tegard. Elle pouvait avoir de vingt-deux ft viiigt-troLï

Page 1