CHAPITRE XXI
Lt comtetM Coronini. » Dépit amonreax. — Récoaciliation. — Premier reudes-vons. — DivagatioB philotophique.
Ma belle religieuse ne m'avait pas parlé, et j'en étais trôs-content; car j'étais stupéfait, si saisi d'admiration, qu'il aurait été trôs-possible que je lui eusse donné une fort mince idée de mon esprit par les réponses décousues que j'aurais probablement faites à ses questions. Je voyais qu'elle devait être persuadée qu'elle n'avait pas à craindre rhumiliation d'un refus; mais j'admirais son courage dans sa situation pour oser en courir le risque. J'avais de la peine à me rendre compte de sa hardiesse, et je ne concevais pas comment elle pouvait se procurer la liberté dont elle devait jouir. Un casino à Muiun! la liberté d'aller souper À Venise tète à tête avec un jeune homme! tout cela-offusquait mes idées, et je décidai dans ma pensée qu'elle devait avoir un amant en titre qui se plaisait à la rendre heureuse en satisfaisant ses caprices. Cette idée à la vérité choquait un peu mon orgueil; mais l'aventure était trop piquante, l'objet trop attrayant pour ne pas me faire passer par-dessus. Je me voyais en beau chemin pour devenir infidèle à ma chère C. C, ou plutôt je l'étais déjà en idée; mais, malgré mon amour pour cette charmante fille, j avoue que je ne me sentais aucun scrupule lime semblait qu une infidélité de cette espèce, si elle parvenait À se découvrir.
CHAPITHB XXI. 3M
n'avait rien quî pût lui déplaire ; car cette petite déviation n'était propre qu'à me tenir en haleine et à me conserver ^our elle, puisque cela pouvait m'arracher à l'ennui quî me desséchait.
«Pavais été présenté à la comtesse Coronini par une religieuse, parente de M. Dandolo. Cette comtesse, qui avait été fort belle et qui avait beaucoup d'esprit, ne voulant plus s'occuper des intérêts des cours dont toute sa vie elle avait âtit son étude, s'était retirée au couvent de Sainte* Justine, pour y chercher le repos que le dégoût lui avait rendu nécessaire. Comme elle avait joui d'une grande réputation, elle voyait encore à sa griUe tous les ambassadeurs étrangers et les premiers personnages de la république. La curiosité de part et d'autre j faisait constamment les frais de la conversation, et la comtesse dans les murs du couvent savait tout ce qui se pas[sait dans la ville, et souvent même elle voulait en savoir davantage. Cette dame m'accueillait toujours fort bien, et, me traitant en jeune homme, elle se plaisait k me donner des leçons de morale très-agréables chaque fois que j'allais la voir. Certain d'apprendre adroitement quelque chose relativement & M. M., je résolus d'aller lui présenter mes hommages le lendemain matin du jour où j'avais été voir cette belle religieuse.
La comtesse me reçut à son ordinaire, et, après ces riens d'usage qu'on est convenu de débiter dans la bonne société avant de rien dire qui en vaille la peine, je ûa tomber la conversation sur les couvents de Venise. Nous parlâmes de l'esprit et du crédit d'une religieuse Celsi qui, quoique laide, avait sur tout ce qu'elle voulait une influence marquée. Nous nous entretînmes ensuite de la jeune et charmante sœur Micheli, qui avait pris le voile pour prouver à sa mère qu'elle avait plus d'esprit qu'elle.De celle-là passant à plusieurs autres qu'on disait galantes, je nommai M. M., en disant qu'elle devait l'être aussi ; mais que c'était une énigme. La comtesse me répondit en souriant que ce n'en était pas une pour tout le monde, mais qu'en général cela devait l'être. — Ce qu'il y » d'incompréhensible, me dit-
elle, c'est le caprice qu'elle a eu de prendra le voile, étapt belle, riche, libre, remplie d'esprit, très-cultivée, et, à ce que je «ais, esprit fort. Elle prit le voile sans aueane raison ni physique ni morale : ce fût un véritable ea^ price,
— I^a croyez-vous heureuse, madame?
— Oui, si elle np s'est pas j»epentie, ou si ejle ne vient pas À se repentir. Si cela lui arrive jamais, je Is^ crois assez sage pour ne le faire connaître à personne.
Persuadé p^ l'air mystérieux de la comtesse qaç M. M. devait avoir un amant, je pris le parti de ne pas m*en mettre en peine, et m'étant masqué, je pie rendis à Muran dans Taprôs-dînée. Arrivé au tour du couvent, je sonne, et, le cœur palpitant, je demande M. M. de la parf de la comtesse de S. Le petit parloir était fermé, la toa« riôre me montra celui dans lequel je devais entrer. J'entre, j*ôte mon masque et je m'assieds en attendant ma déesse.
Mon cœur battait la charge. J'attendais avec impatience, et cependant l'attente me plaisait; car je redoutais l'instant de l'entrevue. Uqe heure se passa assez rapide» ment, mais alors je commençai à trouver le temps de Fattente un peu long, et, pensant que fa tourière ne m'avait pas bien compris, je sonne ^n tour et je demande si on a prévenu la sœur M. M. Une voit me répond que oui. Je vais reprendre ma place, et, quelques minutes après, je vois entrer une vieille édentée qui s'approche et me dit : -- La mère M, M. est occupée pour toute la journée ; et sans me donner le temps de dire un seu} mot, elle sort.
Voilà de ces moments terribles auxquels l'homme à bonnes fortunes est quelquefois sujet ! Ils sont ce qu'ily a de plus cruel. lU humilient, ils affligent, ils tuent.
Me sentant avili, ma première sensation fut le plus grand mépris de mol-même, un dé&espoir concentré qui approchait de la rage ; la seconde tut une indignation dédaigneuse pour la religieuse, sur laquelle je portai le jugement sévère qu'elle me paraissait mériter, et qui seul me consolait de la peine que j'éprouvais Elle ne pouvait agir ainsi avec moi qu'en étant la plus impudente de toutes les