CHAPITRE XXI
venir différent de moi-même en exerçant contre vous une lâche vengeance, et je vous pardonne bien facilement les deux étourderies insignes que vous avez faites, soit que vous les ayez faites naturellement et sans j penser, soit que vous ayez pu vouloir vous moquer de moi. Cependant trouvez bon que je vous conseille de ne pas agir de même à regard de quelque autre, car vous pourriez vous adresser à un moins délicat que moi. Je sais quel est votre nom, je sais qui vous êtes; mais soyez tranquille, c*est comme si je n*en savais rien. Il est, au reste, possible que vous mettiez peu de prix à ma discrétion; mais, si cela est, je vous trouve fort À plaindre.
n Vous devez bien penser, madame, que vous ne me verrez plus à votre église; mais persuadez- vous que ce sacrifice ne me coûte rien, et que j'en serai quitte pour aller à la messe ailleurs. Je dois pourtant vous dire pour quelle raison je m'abstiendrai de reparaître à votre couvent. Je trouve tout naturel qu'aux deux étourderies dont vous vous êtes rendue coupable, vous en ayez ajouté une non moins grande, celle de vous vanter de vos exploits à quelque autre recluse, et je ne veux pas vous fournir matière à rire dans votre cellule ou dans votre boudoir. Ne trouvez pas trop ridicule si, malgré les cinq ou six ans que j'ai de plus que vous, je n'ai pas encore dépouillé toute pudeur ni foulé aux pieds le sentiment de toutes les convenances, ou, si vous voulez, si j'ai encore gardé quelques préjugés. Je pense qu'il en est qu'il ne faut jamais secouer entièrement. Ne dédaignez pas cette petite leçon, madame, puisque je reçois assez bénignement celle qu'apparemment vous ne m'avez donnée que pour rire, mais dont je vous promets de faire mon profit pour le reste de mes jours. »
Je crus que dans la circonstance cette lettre ne respirait que douceur, et, ayant fait mon paquet, je me masquai et j'aUai chercher un Fourlan qui ne pouvait point me connaître et auquel, après lui avoir donné un demi-sequin, j'en promis un autre dès qu'il viendrait m'assurer qu'il avaàt exactement remis la lettre au couvent de Mu-
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rail, fie lui ilonnai toutes les instructions nécessaires, et je lui fis promettre de s'en aller aus^^itôt qu'il aurait remis la lettre À la tourière, quand bien même on lui dirait d'attendre. Je dois dire ici que les Fourlans À Venise étaient des commissionnaires de confiance, et qu^il était inouf qu'aucun d'eux eût jaipais encouru le moindre reproche d'infidélité. Tels étaient jadis les Savoyards à Paris ^ mais tout s*altère dans le momie.
Je conmiençais À oublier l'affaire, sans doute parce que je pensais, sans m'en rendre compte, avoir vpis entre elle et mol une barrière impénétrable, quand, dix jours après, en sortant de l'Opéra, j'aperçois le même Pourlan, sa lanterne à la main. Je l'appelle machinalen^ent, et, sans me démasquer, je lui demande s'il me connaissait. Il me regarde, me toise, et me dit que non.
— As-tu bien fait ta commission à Murai^^
— Ah ! monsieur, que Dieu soit loué ! Puisque j'ai le bonheur de vous trouver, j'ai ^ vous dire des choses importantes. J*al porté votre lettre, que j'ai remise comme vous me l'aviez ordonné; et je partis aussitôt que je la vis entre les mains de la tourière, quoique cette sœur me dit d'attendre.
A mon retour, je ne vous trouvai pas, mais n'importe. Le lendemain matin un de mps camarades, qui se trouvait au tour au moment où je remis votre lettre, vint me réveiller pour me dire d'aller à Muran, la tourière voulant absolument me parler. Je m'y rendis, et, après avoir attendu quelques instants, la tourière me fit passer dans le parloir, où une religieuse belle comme le jour me tint plus d'une heure pour me faire cent questions qui toutes tendaient, sinon à savoir qui vous êtes, au moins à découvrir l'endroit où je pourrais vous trouver. Vous savez que je ne pouvais rien lui dire de satisfaisant. Elle me quitta en m'ordonnant d'attendre, et deux heures après elle reparut avec une lettre qu'elle me consigna en nje disant que, si je pouvais parvenir à vous Ja remettre et à lui ea apporter la réponse, elle me donnerait deux sequjns. En attendant, jusqu'à ce que je vous eusse trouvé, je devais