‹ Mémoires de Jacques Casanova de SeingaltChapitre 186 sur 235 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

— Nous soup<ôrons à mon casino quand vous voudrez, pourvu que je le sache deuxjoursd'avance; ou j'irai souper avec vous à Venise, si cela ne vous gêne pas.

— Cela ne fait qu'augmenter mon bonheur. Je crois devoir vous dire que je suis très à mon aise, et que, loin de craindre la dépense, je Taime ; or, tout ce que j*ai appartient à Tobjet que j'adore. .

— Cette confidence, mon cher ami, m'est très-agréable, et d'autant plus qu'à mon tour je puis vous dire que je suis riche, et queje ne saurais rien refuser à mon amant.

— Mais vous devez en avoir un ?

— Oui ; et c'est lui qui me rend riche et qui est absolument mon maître. Je ne lui laisse jamais rien ignorer. Après-demain, tête à tête et entièrement à vous, je vous en apprendrai davantage.

■— Mais j'espère que votre amant...

— N'j sera pas, sojez-en sûr. Avez-vous aussi une maîtresse?

— J'en avais une, mais, hélas! on me l'a violemment, arrachée, et je vis, depuis six mois, dans un parfait célibat.

— Vous l'aimez encore?

— Je ne puis me la rappeler sans l'aimer. Elle a presque vos charmes et vos attraits ; mais je prévois que vous me la ferez oublier.

^- Si vous étiez heureux, je vous plains bien sincèrement. On vous l'a arrachée, et vous fuyez le monde pour nourrir votre douleur. Je vous ai deviné ; mais s'il arrive que je m'empare de la place qu'elle occupe dans votre cœur, personne, mon doux ami, ne m'en arrachera.

— Mais que dira votre amant ?

— Il sera charmé de me voir tendre et heureuse avec un amant tel que vous. C'est dans son caractère.

— Caractère admirable ! héroïsme supérieur à mon caractère et à ma force I

— Quelle vie menez-vous à Venise?

— Théâtres, sociétés, casinos où je lutte avec la fortune, quelquefois bonne et quelquefois mauvaise.

392 UÈMOSKRB DE CASANOVA.

— Allez-vous chez les ministres étrangers?

— Non, parce qae je suis trop lié avec des patriciens ; mais je les connais tous.

— Comment lea connaissez- vous si tous ne les voyez pas?

— Je les ai connus À Tétranger. J*ai connu à Parme le duc de Montalegre, ambassadeur d^Espagne ; & Vienne, le comte de Rosemberg; & Paris, Fambassadeur de France, il y a deux ans & peu près.

— Il va sonner midi, mon cher ami, il est temps que nous nous séparions. Venez après-demain & la mémo heure, et je vous donnerai les instructions nécessaires pour que vous puissiez venir souper avec moi.

— Tête & tête?

— Cela s^entend.

— Oserai-je vous en demander un gage? Car le bonheur que vous me promettez est si grand I

— Quel gage voulez- vous?

— Vous voir debout à la petite fenêtre en me permettant d*étre à la place de la comtesse S.

Elle se leva, et avec le plus gracieux sourire elle poussa le ressort, et après le baiser le plus expressif, je la quittai. Elle m'accompagna des yeux jusqu*à la porte, et son regard amoureux m'aurait fixé si elle n'était point partie.

Je passai les deux jours d'attente dans une joie et une impatience qui m'empêchèrent de manger et de dormir : car il me semblait que jamais je n'avais été aussi heureux en amour, ou plutôt il me semblait que c'était pour la première fois que j'allais l'être.

Outre la naissance, la beauté et l'esprit de ma nouvelle conquête, qualité qui faisait son mérite réel, le préjugé s'en mêlait pour me rendre le bonheur incompréhensible, car il s'agissait d'une vestale ; c'était du fruit défendu, et qui ne sait que celui-là, depuis Eve jusqu'à nous, est toujours celui qui paraît le plus savoureux I J'allais empiéter sur les droits d'un époux tout-puissant; M. M. à mes 3'eux était au-de§sus de toutes les reines.

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