CHAPITRE XXL
Si, dans ces moments, ma raison n*ayait pas été subjuguée par la passion, j'aurais bien vu que cette religieuse ne pouvait être faite que comme toutes lés jolies femmes que j'avais aimées depuis treize ans que j'exploitais le champ de Tamour ; mais quel est Thomme amoureux qui s'arrête à cette pensée ? Si elle se présente importunéluent à son esprit, il la rejette avec dédain ! M. M. devait absolument être supérieure à la plus belle femme de Tuni- Ters.
La nature animale, que les chimistes appellent le règne animal, se procure par instinct les trois moyens qui lui sont nécessaires pour se perpétuer.
Ce sont trois besoins réels que la nature a donnés à toutes les créatures. Elles doivent se nourrir, et, pour que ce ne soit pas une besogne insipide et fatigante, elles ont la sensation de Tappétit et elles trouvent du plaisir à le satisfaire. Elles doivent propager leur espèce respective ; nécessité absolue et dans laquelle se montre toute la sagesse du Créateur, puisque sans la reproduction tout s'anéantirait par la loi constante de la dégradation, du dépérissement et de la mort. Or, quoi qu'en disent saint Augustin et d'autres qui ne raisonnent pas mieux, elles ne s'acquitteraient pas du travail de la génération si elles n'y trouvaient pas de plaisir et qu'elles ne fassent attirées à ce grand œuvre par son attrait irrésistible. Enfin toutes les créatures ont un penchant déterminé et invincible pour détruire leurs ennemis : et certes rien de mieux raisonné ; car le sentiment de leur conservation leur fait un devoir de souhaiter, de rechercher de tout leur pouvoir la destruction de tout ce qui peut leur nuire.
Dans ces lois générales cependant, chaque espèce agit à part. Ces trois sensations, faim, appétence, haine, sont dans les brutes des satisfactions habituelles ; et nous pouvons nous dispenser de les nommer plaisirs, car elles ne peuvent l'être que par rapport à l'individu. L'homme seul est doué des organes parfaits qui lui rendent le véritable plaisir particulier ; car doué de la faculté sublime de raisonner, il le prévoit, le cherche, le compose, le perfec-
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lionne et Fétend par la réflexion et le souvenir. Je te prie, mon cher lecteur, de ne point te fatiguer à me suivre ; car aujourd'hui que je ne suis plus que Tombre ou la réminiscence du fringant Casanova, j*aime & jaser ; et si tu me faisais faux bond, tu ne serais pas poli ou au moins obligeant.
L'homme se trouve exactement à la condition des brutes lorsqu'il se livre à ces trois penchants sans appeler la raison et le jugement à son aide ; mais lorsque Tesprit vient mettre ces penchants en équilibre, ces sensations deviennent plaisir et plaisir parfait : sentiment inexplicable qui fait savourer ce qu'on appelle bonheur et que nous sentons sans pouvoir le peindre.
Khomme voluptueux qui raisonne dédaigne la gourmandise, rejette avec mépris la lasciveté et la luxure, et repousse cette brutale vengeance qui procède d'un premier mouvement de colère; mais U est friand, et ne satisfait son appétit que d'une manière analogue à sa nature et à ses goûts : il est amoureux, mais il ne jouit de l'objet aimé que quand il est certain de lui faire partager sa jouissance, ce qui ne peut avoir lieu qu'autant qu'il y a réciprocité dans leur amour; s'il reçoit une oôënse, il n'en tire vengeance qu'après en avoir de sang-froid combiné les moyens les plus propres à lui en faire goûter le plaisir. S'il est quelquefois plus cruel, il se console parce qu'il a agi avec raisonnement; et enfin sa vengeance est parfois si noble, qu'il se venge en pardonnant Ces trois opérations sont l'ouvrage de l'âme qui, pour se procurer du plaisir, devient le ministre des passions. Nous souffrons quelquefois la faim pour mieux savourer les substances destinées à la satisfaire ; nous retardons la jouissance amoureuse pour la rendre plus vive, et nous reculons l'instant d'une vengeance pour la rendre plus sûre. Il est cependant vrai aussi que l'on meurt d'une indigestion, que nous nous laissons souvent tromper en amour par des sophismes, et que l'objet que nous voulons exterminer échappe souvent à notre vengeance ; mais il n'y a rien de parfait, et nous courons volontiers ces risques.
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