CHAPITRE XXII
Suite du chapitre précédent. — Premier rendez-vous avec M. M. — Lettre de G. C— Mon second rendez-vous avec la religieuse dans mon superbe casino à Venise. — Je suis heureux.
Il n'est et rien ne peut être plus cher à Fêtre pensant que la vie; malgré cela, les hommes voluptueux, ceux qui cherchent à en jouir le mieux, sont ceux qui exercent avec le plus de perfection Fart difficile de la faire passer vite et de Tahréger. Ce n'est pas que l'intention soit de la rendre plus courte, car on voudrait la perpétuer dans le plaisir ; mais on veut que la jouissance rende son cours insensible, et on a raison, pourvu qu'on ne manque pas à ses devoirs . Cependant il ne faut pas que l'homme s'imagine n'avoir do devoirs que ceux qui flattent ses sens ; il serait dans une grande erreur, dont il pourrait finir par être la victime. Je pense que mon ami Horace se trompait quand il disait à Florus :
Nec metuam quid de me judieet hères, Quod non plura datis inveniet (1).
Le plus heureux des hommes est celui qui sait se procurer la plus grande somme de bonheur sans jamais heurter ses devoirs, et le plus malheureux est celui qui a embrassé un état dans lequel il se trouve sans cesse dans la triste obligation de prévoir.
Certain que M. M. ne manquerait pas à sa parole, je me rendis au parloir vers les dix heures du matin, et dès que je fus annoncé je la vis paraître.
— Mon Dieu, mon ami, ôtes-vous malade?
— Non, ma divine amie, mais je puis le paraître, car rinquiôte attente du bonheur m'excède. J'ai perdu l'appûtit
(4) Je ne redoute pas le jugement que porieront de moi mes hériiiers, en s*étonnant que je ne leur aie pas laissé plus que je ne leur transmettrai.
â96 IfÉMOmES DE CASANOVA.
et le sommeil, et 8*il était différé je ne répondrais pas de ma vie.
— Il ne le sera pas, mon cher ami ; mais quelle impatience ! Assejons-nous. Voici la clef du casino où vous irez, n 7 a du monde, car il faut bien que nous soyons servis ; mais personne ne vous parlera et vous n*aurez besoin de parler k personne. Vous serez masqué, et vous n*irez qu*à une heure et demie de la nuit (1), et pas plus tôt. Vous monterez Tescalier qui est en face de la porte de la rue, et au haut de Tescalier vous verrez à la lumière d'une lanterne une porte verte que vous ouvrirez pour entrer dans Tappartement, que vous trouverez éclairé. Vous me trouverez dans la seconde pièce, et si je n'y étais pas encore, vous m'attendriez quelques minutes : vous pouvez compter sur mon exactitude. Vous pourrez vous démasquer, vous mettre À votre aise : vous trouverez des livres et bon feu.
La description étant parfaitement claire, je baise la main qui m'offre la clef de ce temple mystérieux, et je demande & cette femme charmante si c'est en religieuse que je la verrai.
— Je sors en religieuse, me dit-elle, mais j'ai là une garde-robe complète pour me transformer en femme du monde et même pour me masquer.
— J'espère que vous me ferez le plaisir de rester en religieuse.
— Pourquoi, s'il vous plaît?
— J'aime tant à vous voir dans ce costume !
— Ahl ahl je comprends. Vous vous figurez ma tête tondue et je vous fais peur. Mais rassurez-vous, mon ami, j'ai une perruque si bien faite qu'elle le dispute à la nature.
— Dieu! que dites-vous! le seul nom de perruque est assommant. Mais non, n'en doutez pas, je vous trouverai charmante de toutes les façons. Ayez seulement soin de ne pas mettre cette cruelle perruque en ma présence. Je
(1) C'est deux heures après le coucher du soIeiL